AU DELÀ DES BOUCHURES
Situons l'époque et la situation d'alors...
Début 1955, avec le regroupement des activités d'entretien des avions, les Centre de révision et Centre du Matériel d'Orly, et le Centre de révision du Bourget vont constituer la Direction du Matériel, qui sera placée sous le commandement du directeur Jacques Scherer, Ingénieur ENSA (Sup d'aéro), précédemment Chef du Centre d'entretien d Alger.
Ce directeur sera assisté :
- D'un Sous-Directeur chargé de la Production, fonction organisée en Divisions, subdivisions et services : Plusieurs Divisions : Grand Entretien(GE) et Petit Entretien (PE) Avions (longs courriers d'une part, Moyens courriers d'autre part), Entretien en ligne (escales du monde entier), Révision Équipements électroniques dans le bâtiment dit « des écoles », Révision des Équipements hydrauliques, mécaniques, pneumatiques, Révision des Équipements d'Aménagement commercial et enfin Ateliers généraux (Chaudronnerie, Menuiserie, sellerie, Peinture, Roues et pneus et essais non destructifs) installés dans dix les travées nord-est, Une Division Moyens Généraux regroupant les services de suivi des effectifs, gestion du personnel, comptabilité et paie, service social pour quelque temps encore dans le bâtiment central de commandement (building), Deux Subdivisions : Transport/Transit/Douane, Magasin général, aux extrêmes de la zone industrielle, Un service central de Régulation des Avions (mise piste ((MEP)), et ((DÉPAT)), soit départ de la zone aéroportuaire vers les hangars), déjà en rez-de-chaussée sud du building...
- et de plusieurs Départements chargés : des fonctions Études, (Avions en service, Avions nouveaux), un bureau de dessin et un atelier de reproduction, et des fonctions Méthodes et Moyens de production, Approvisionnements et achats, organisées en services installés au building.
L'entretien des moteurs à pistons demeure au Centre de Révision de Courbevoie, mais en peu de temps, est née et a été installée la désormais Direction du Matériel, dont l'appellation vaudra jusqu'à la fin des années 80, ou Gilles Decroix, ingénieur ENSAM (Arts et Métiers), dirigera ce qui s'appellera la Direction de la Maintenance.
Orly démarrera ultérieurement l'activité Entretien réacteurs après la mise en service du grand atelier moderne construit en partie nord/est de la zone industrielle d'Orly-Nord.
L'importante activité de révision des équipements électroniques et des instruments de bord, sera ultérieurement installée dans un bâtiment moderne, bénéficiant d'une intensité lumineuse de 800 lux, et d'installations très sophistiquées : une climatisation et un filtrage très poussés (clean room), une protection contre les vibrations, une autre contre les courants de défaut, et ... un banc universel ATEC (Automatic Test Equipment Complex), géré par ordinateur.
Une nouvelle cantine, à formule self-service, bien équipée, bien éclairée naturellement, avec plusieurs choix de mets de bonne qualité, sera ouverte en partie centrale, à proximité du Building, devant lequel sera fleurie l'ancienne zone de parking à voitures individuelles.
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Lors, certaines unités de production prendront le rang de Départements tandis que le Chef de département Avions en service prendra le rang de Sous-Directeur Études. Par ailleurs, un service Mécanographie traitera désormais les données de production de la Direction du Matériel en prenant en compte tous les pointages émis, à la source, par les unités de production.
À la date du récit qui va suivre,
la Division chargée du Grand Entretien des avions (grandes visites des L 749, L 1049, BR 763), placée sous le commandement de Jean Bavoux, ingénieur ESNA (Sup d'Aéro) et avocat, est installée dans le tout neuf hangar N2.
La Division chargée du Petit Entretien ( petites visites : bloc, T2, T1 et VJ. des L 749 et L 1049), placée sous le commandement de Willy Boelher déjà cité, demeure logée dans les anciens hangars double tonneaux, (en attendant d'occuper, en 1955, le hangar double face N3, en cours de construction).
Le Centre d'Alger, centre d'exploitation des Br 763, en conserve le petit entretien.
Le Centre de révision de Toulouse effectue le Grand Entretien des Douglas DC 3 et DC 4. Ce centre se verra ultérieurement confié le grand entretien des Constellation L 749.
La nouvelle organisation qui traduit la naissance de la Direction du Matériel, accompagnée de la nominations des chefs d'unités et adjoints, entraîne également un certain nombre de mouvements de cadres, agents de maîtrise, compagnons et agents, en particulier concernant les deux divisions en charge de l'entretien (PE, GE) avions.
L'effervescence est très importante, en particulier s'agissant des cadres et de certains postes, mais la mise en place de tous sera finalement bien contrôlée.
… c'est ainsi que j'ai été muté du service Préparation de l'unité précédente des Grandes Visites Constellation commandée par Willy Boelher, au service Méthodes de la nouvelle Division Grandes Visites commandée par Jean Bavoux, assistée de Maurice Gruson (ENSAM), adjoint chargé de la production.
L'unité constituée regroupe des effectifs d'Orly et du Bourget, l'encadrement originaire de ce dernier centre étant majoritaire. Le service des Méthodes qui comprend une quinzaine de personnes provenant majoritairement du Bourget, est dirigée par Lucien Duménil, déjà surnommé Dudu par ses troupes d'origine.
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Alsacien d'origine, Ingénieur des Eaux et Forêts, Willy Boelher, (déjà évoqué dans « Au temps et autant des Constels », chef des Grandes visites et des Petites visites d'entretien des L 749 (Lockheed Constellation), était un homme de qualité qui conduisait son personnel avec une autorité naturelle, avec en plus l'art et la manière adaptés aux circonstances et au destinataire d'un message...
La situation qui va vous être contée se déroule durant la période intermédiaire où je travaille depuis une quinzaine de jours pour mon nouvel organisme d'affectation commandé par M. Bavoux, alors qu'en attente de la notification de mutation du Service du personnel, je suis toujours affecté à mon précédent organisme, et donc toujours sous l'autorité de M. Boelher.
Ce récit est un témoignage éloquent de la méthode et la façon de ce dernier.
Dans ce nouvel organisme de grand entretien, chacun a pu finalement trouver sa place, y compris, à l'intérieur du Bureau des Méthodes et en atelier. Ma bonne connaissance pratique du L 749 et ma modeste échelle de classement (6), habillées d'une veste de travail blanche, font de moi un « faisant fonction agent technique » et sont au service de la chaîne L 749, placée sous la responsabilité d'un contremaître chef de chaîne.
Ma mutation vers mon nouvel organisme n'a pas encore été notifiée par le Service du personnel
La chaîne est dirigée par le père Vidaud, (père de notre copain de la promotion 48/51), contremaître qui connaît bien le travail, homme juste, méridional généreux et bienveillant, qui n'aime pas « les papiers », s'énerve avec les problèmes d'approvisionnement, et qui m'a « à la bonne », à proportion de ma réussite à le soulager dans ces domaines...
Après les épreuves de santé qui ont précédé, la situation actuelle, partagée entre l'agréable de ma chambre, louée à Orly, chez Madame François, mes conditions de travail, et un et scooter Vespa pour me déplacer, m’apparaît plus favorable. Le moral est donc au beau fixe.
Ce vendredi là, en fin d'une journée ensoleillée d'un mois d'avril prometteur, j'ai rendez-vous, entre dix-sept heures trente et dix-huit heures, dans les baraquements de l'US Army, installés entre les hangars de la zone Nord et l'aérogare Sud, avec un soldat américain originaire d'Alabama, hélas con et raciste, et qui, chaque fin de semaine vend des boites de cigares (Robt Burns et King Edward) et et des cartouches de Lucky Strike, tout en tempêtant contre ces nègues présents dans l'US Army.
Après le coup de sonnette de dix-sept heures vingt-cinq, sans attendre la sonnerie de dix-sept heures trente-cinq qui précède la validation du pointage, pressé, je saute sans attendre sur mon scooter. Pour effacer les suites administratives de ce départ avant l'heure, je devrai, dès lundi, solliciter de ma hiérarchie, la signature d'un bulletin de mouvement pour omission de pointage, et en cas de refus (la demande n'est pas toujours bien reçue...), j'aurai à subir une pénalité d'un quart d'heure sur ma feuille de paie. La récidive fait l'objet d'un avertissement écrit porté au dossier...
J'atteins le bâtiment de commandement (building) que je longe, ensuite je veille à respecter le stop avant de franchir le tarmac et me prépare à emprunter la route intérieure qui relie la Direction du Matériel aux autres directions opérationnelles (transport et opérations aériennes) et à l'ancienne aérogare.
Après avoir vérifié l'absence de circulation, je traverse le tarmac, lentement, à trente kilomètres à l'heure, tandis qu'en face, venant d'Orly sud, une automobile arrive lentement ... et marque à son tour le stop..., juste au moment où je la croise …
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À bord du véhicule, bien visible et bien voyant, imperturbable, le père Boelher ....
Le scooter fait une légère embardée mais je continue ma route ... mal à l'aise.
Très mal à l'aise...
Une conversation avec l'amerloque, qui se libère en me parlant de son sergent, un putain de nègue noir, et l'achat de trois boites de cinquante Robert Bruns m'ont, sur le coup, fait oublier que je venais de croiser le père Boelher.
Durant le trajet de retour, je suis cependant préoccupé. Durant le week-end, je constate que mes soucis demeurent. En fait, j'attends le lundi avec une certaine appréhension.
En règle générale, j'aime bien arriver au travail un peu avant sept heures cinquante, heure officielle de prise d'horaire. Ce lundi là, mon intuition me souffle que ce n'est pas une mauvaise idée...
En effet, dès mon arrivée au bureau des Méthodes, j'aperçois posé sur la table qui m'est affecté, un feuillet portant l'écriture manuscrite de mon nouveau chef.
Monsieur Boelher a téléphoné, peu après votre départ.
Il veut que vous alliez le voir, dès votre arrivée lundi.
Signé : Duménil
Entre le hangar N3 et l'angle ouest du hangar double tonneau, où, au premier étage surélevé, loge le père Boelher, la distance me semble plus courte que d'habitude, beaucoup plus courte. Ma gamberge est passée en surchauffe, mais ma décision, de principe, est déjà arrêtée. Devant le vieux, il n'est pas question de louvoyer. Je reconnaîtrais les faits immédiatement …
Quand j'arrive devant les bureaux du premier étage, j'ai les guibolles en saucisses de Strasbourg, (normal Willy est alsacien). Gisèle, la secrétaire du patron est en train de s'installer. J'observe que la pièce du chef est éclairée. La bouche sèche et le coefficient de fouette largement hors tolérance, je salue Gisèle, et lui fait lire le papier...
Elle me fait signe d'entrer dans le bureau du chef...
« Oui, entrez... »
« Bonjour M'sieur Boiler … Vous m'avez demandé …? »
Le chef me paraît calme …en tous cas il n'est pas irrité... mais il ne se lève pas de son siège et ne me tend pas la main, contrairement aux fois précédentes.
« Oui, p'tit, j'ai besoin de toi … pour me rechercher des informations... » « À votre service M'sieur..., de quoi s'agit-il ? »
Le vieux1 continue de me la jouer paisible alors que mon maillot de corps élève son taux d'humidité et que mes jambes réclament une chaise.
Il fait semblant de relire un papier, semble réfléchir, note quelque chose, me regarde comme s'il allait prendre mon avis... prend un masque perplexe, puis, après avoir légèrement bougé son siège, s'adresse au livide :
« J'ai besoin d'avoir rapidement, un point exact, concernant l'exécution de la modification des ferrures de gouvernes de direction, sur la totalité de la flotte L 749...»
Je retrouve un peu de calme. Mes miches continuent légèrement de battre du tambour, mais devant ce biais technique, mon palpitant, progressivement, semble s'apaiser.
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L'affaire, de prime abord, me paraît difficile, mais je préfère cette épreuve à un engueulo, voire une sanction ou pire, à la disparition de la confiance du vieux à mon égard.
« Oui, Msieur Boiler, vous pouvez compter sur moi … »
« Bon, je compte sur toi. Alors ne perds pas de temps. Mets-toi au boulot tout de suite... »
Ce tutoiement me rassure un peu. Je voudrais lui dire que je regrette de l'avoir déçu, d'autant qu'il a été chouette avec moi.
Toujours assis, le père Boelher a déjà ouvert un autre dossier tandis que mi soulagé, mi préoccupé, j'évacue les lieux en lâchant un inaudible « Au revoir, M'sieur... ».
Rien qu'en prononçant le nom de mon chef de « mission », les portes se sont largement ouvertes ...
Je partage ma matinée entre le bureau d'études du petit entretien Constellation et le gars Jean-Marie Thévenet, lequel s'occupe des modifications sur avions, lors des visites de grand entretien. .
Je glane des informations via les dossiers des GV plus ¼ RG déjà effectués sur la flotte, mais elles sont incomplètes puisqu'elles ne concernent que les avions dont les gouvernes ont été démontées, pour échange standard, durant les visites effectuées.
Je me rends ensuite au bureau d'études des Ateliers généraux et là, avec l'agent de maîtrise en charge des équipements (donc des gouvernes), dont l'organisme est gestionnaire, je trouve ce que je cherche. Un fichier à jour me précise avion après avion, gouverne par gouverne l'exacte situation. Je compare avec ce que j'ai déjà et ça colle...
Devant mon ébahissement et ma satisfaction, Évrard, coquetterie dans l'œil (il ressemble un peu à Alain Bauer, le criminologue) se marre et n'hésite pas à me faire large part de sa conviction et de sa méthode dont, à juste titre, il est fier.
« Tu vois, jeune, depuis le début de cette modification importante, il y a deux ans, j'ai démarré le suivi d'exécution en atelier sur chaque gouverne et, simultanément j'ai enregistré, via les étiquettes vertes d'échange standard, les modifications sur avion. Je savais qu'un jour, ça servirait...
Et aujourd'hui, c'est enfin le bonheur, puisque quelqu'un a besoin de ces infos...
C'est toujours comme ça dans notre métier, il faut toujours penser à l'étape suivante ou au relais entre personnes ou entre service. En cas de changement, de départ d'une personne, un dossier concernant une modification doit être complètement à jour pour que ça continue, sans problème ou recherche trop longue... Personne n'est indispensable, mais le rôle de chacun est toujours utile... »
Je remercie chaleureusement mon sauveur et lui retourne « un à charge de revanche » qui semble bien lui convenir.
Je passe l'après-midi à pointer tous les éléments réunis et finalise l'ensemble dans un grand tableau sur une feuille de format A4 ou apparaissent tous les matricules des avions, avec, pour chaque appareil, la position des gouvernes modifiées. Je n'oublie pas de remplir la toujours utile colonne destinée aux nécessaires observations.
Aux environs de seize heures, j'ai terminé. Je demande alors son avis à Pierre Anselme, agent de maîtrise, catégorie III depuis une demi-douzaine d'années. Après lecture du tableau et de mes observations, mon ancien prend un air entendu, me regarde un instant et me lâche son compliment :
« Pas mal piné, pour un jeune chien... »
Un temps d'arrêt, et il poursuit à l'aide de ses souvenirs militaires :
« Jeune.., je pense qu'un peu poussé, tu feras un bon sous-officier... » Et, il éclate de rire... satisfait de son noble verdict et de l'ironie douteuse concernant, outre mon cas, l'armée et l'avancement ...
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Rassuré, je place mes feuillets dans une chemise et je fonce à nouveau au bureau du Père Boelher livrer mon travail. Pendant le trajet, le tracassin resurgit à l'idée d'être devant le vieux1...
Gisèle Bourot, la secrétaire, est seule. Son patron est présentement en réunion au building. Je lui montre la chemise et son contenu et lui demande de bien vouloir mettre le dossier en évidence sur le bureau du chef, de façon à ce qu'il constate que je n'ai pas tardé à donner suite à sa demande.
La jolie secrétaire m'offre un grand sourire complice et m'assure que ce sera fait. Mon cœur bat à nouveau, mais ce n'est plus pour la même raison...
Le lendemain, en fin de matinée, je passe un coup de fil et me déplace à nouveau pour demander à la belle et sympathique Gisèle de m'informer de la réaction du vieux. Décontractée, elle m'explique qu'il a consulté le dossier, qu'il n'a fait aucun commentaire et l'a rangé dans son bureau.
En riant, et au courant de mon questionnement et de mes craintes, elle ajoute qu'il a certainement voulu me donner une petite leçon, et qu'il m'a bien fait marcher …
« Marcher, tu plaisantes Gisèle... Il m'a fait courir... Fais lui comprendre que la leçon a porté …»
Gisèle continue de se marrer gentiment. Je regarde sa belle chevelure, j'observe, à la dérobée, son très beau corsage2 qui pose de passionnantes questions au jeune que je suis... et regrette de ne pas avoir quatre ou cinq ans de plus...
1 surnom respectueux donné au célèbre et apprécié Willy Boelher.
2 emprunt au poète/écrivain Scarron, qui parlait ainsi de la belle poitrine de sa jeune épouse Françoise d'Aubigné, future Madame de Maintenon.
Je n'ai revu Monsieur Boelher qu'un an plus tard. Je me préparai à aller saluer ma future épouse, au rez-de chaussée du building. Il discutait alors avec Monsieur Bavoux, devant entrée du bâtiment .
Je les saluai respectueusement tous les deux. Souriant, Willy Boelher me tendit alors la main que je serrai avec plaisir, et Jean Bavoux en fit autant.
Willy Boelher, que je ne devais plus avoir l'occasion de revoir, décéda, avant l'âge, une dizaine d'années plus tard.
Jean Maurin, alors en charge des études outillages de l'organisme de grand entretien, parrain de son enfant, fit une quête dont on dit le rendement exceptionnel.
Les F.F. ∆ ne furent pas les seuls à regretter ce grand bonhomme.
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