JEAN BAVOUX et le bureau des méthodes.
(Direction du Matériel, Grand entretien Avions, Hangar N2, 1956/été 1958.)

Avec la mutation à Orly, intervenue depuis 1955, des personnels Air France en provenance du Centre du Bourget, les Grandes Visites des flottes Lockheed ( L.749, L.1049C, puis L.1049G, enfin L.1649 ou Superstarliner) et la flotte Bréguet (Br 763 dit deux-ponts), qui constitueront dans le cadre de la naissante Direction du Matériel (D.M), l'activité de Grand Entretien avions — G.E, (Heavy maintenance), tous types d'avions sauf Douglas DC3 et DC4 —, qui seront révisés au Centre de Toulouse Montaudran ), ont été regroupées, depuis mars 1955, dans le nouvel hangar N2 d'Orly (premier en France du type toiture en porte-à-faux, avec annexes installées en appentis arrière), sous le commandement de Jean Bavoux, ingénieur ENSAE (Sup'd'aéro), et avocat. Maurice Gruson, ingénieur ENSAM (Arts et Métiers) est l'adjoint, chargé de la Production, de l'organisme.

Les Petites Visites, des avions Lockheed (L.749, L.1049C, L.1049 G, et ultérieurement le L.1649 ), qui deviendront dans le cadre DM, l'activité de Petit Entretien Avions (Daily maintenance), sont alors regroupées, (en attendant le hangar N3), dans les vieux hangars double tonneaux sous le commandement de Willy Boehler., ingénieur des Eaux et Forêts. Les Petites Visites des flottes Bréguet (Br 763) et Douglas DC 3 et DC 4, opérées à partir d'Alger, sont effectuées par le Centre d'Alger.

Présenter Jean Bavoux, Ingénieur sup'd'aéro, avocat au barreau de Paris, chef de l'unité chargé du grand entretien avions, à laquelle j'appartiens désormais, est une mission agréable.

L'homme, qui débute la quarantaine, est fort, de bonne taille, certes de poids excessif, et déjà bien bedonnant, mais porte une belle tête ronde, bien proportionnée, des cheveux noirs et fins coupés en brosse, un front haut, de grands yeux bruns laissant percer intelligence, douceur, voire générosité et un nez bourbonien donnant à la fois un peu de grâce et du caractère au visage. Ce double diplômé, déjà chevronné, tête nue, vêtu d'une chemise blanche, d'une cravate de couleur gris argent et d'un costume de ville bleu nuit offre à la fois, un visage agréable et une allure classique.

Ouvert, ayant un contact agréable avec l'encadrement et la maîtrise, Jean Bavoux, malgré sa forte corpulence, n'hésite pas à se déplacer, vient s'informer sur place de la difficulté d'un chantier et prend le temps d'écouter s'exprimer les compagnons. Lors des « pots d'arrosage», nombreux à cette époque, à beaucoup, il apparaît proche et de nature très conviviale. D'aucuns, cadres plus anciens venus du Bourget, qui ont « accueilli», celui qui était alors jeune ingénieur, le confirment comme étant à la fois bonne fourchette et franc buveur...

Mais qu'on ne s'y trompe point, concernant les sujets majeurs, il y a dans cette personne instruite et cultivée, ce qu'on appellera plus tard du Raymond Barre, c'est-à-dire un esprit carré dans un corps rond. Auprès de la plupart des délégués du personnel, ce chef de division, a d'ailleurs la réputation d'un bon communicant, d'un rhéteur redoutable, et d'un fin négociateur.

Le bureau des Méthodes qui regroupe, (dans une grande surface d'appentis sise au sud est du hangar N2), ce qu'on appellera ultérieurement un échelon central (chargé de la définition et mise à jour des documents de travail) et les échelons sur chaîne de visite (chargés de l'ordonnancement, du lancement et de l'approvisionnement des travaux, sur avions et en ateliers annexes), compte au total

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une quinzaine d'agents, placés sous l'autorité de Charles Duménil, cadre aimablement surnommé Dudu. À la séparation des activités de PV et GV, j'ai été affecté à ce service.

Sept personnages, soit six agents de maîtrise et le chef de service, participent, à mon sens, par leur personnalité et/ou leur travail, à donner le ton d'un groupe majoritairement sympathique. Ce groupe est complété par des préparateurs « matières » et des employés administratifs, population moins turbulente que celle que je vais vous présenter.

Roger Dombre, ancien dessinateur industriel curieusement reclassé Agent Administratif Qualifié, au voisinage de la quarantaine, émerge par la qualité de son travail, la pertinence de ses remarques empreintes de bon sens et d'expérience, et son discret sens de l'humour. En charge de l'échelon central, il assure, avec finesse et tact, l'intérim du chef pendant les congés et stages de ce dernier. Il apparaît comme un sage. Toujours très bien mis de sa personne, Roger Dombre porte toujours, et le plus naturellement du monde, une pochette blanche à sa veste

Roger Gauvin, proche de la trentaine, militant communiste et délégué syndical convaincu, toujours prêt à prendre cause pour l'emploi et combattre l'injustice réelle ou supposée, dialecticien rompu à toutes les situations, le plus souvent tiré à quatre épingles par le bénéfice d'une épouse qui tient un pressing, exerce, avec mesure voire retenue, ses talents au bénéfice de la chaîne Bréguet 763.

Agréable et généreux collègue, il supporte avec patience, voire tolérance, mes doutes sur l'humanité du petit père des peuples et l'avenir de la révolution bolchevique. C'est le seul, dans le bureau, à dénoncer à haute voix, la guerre avec le Vietnam...

Pierre Anselme, méridional de trente cinq ans portant accent et saveur de Saint Vallier, délégué du personnel CGT, à la fois lucide et tolérant, effectue avec bonhomie, les tâches au bénéfice de la chaîne de révision des L.1049. Son intérêt pour la langue française et la poésie, l'entraîne parfois à réciter à haute voix, voire à chanter quelques passages d'auteurs. Quand, par goût du français, je m'autorise à formuler une suite originale à certaines de ses prestations, il ne manque jamais de la reprendre, mais assortie d'une finale souriante lancée à haute voix :

« Ah ! Jeune, ton goût de la métaphore te perdra... ».

Et les sourires détendus de l'assistance terminent ces agréables moments.

Pierre Topenas, dit le père Top, nord méridional, à l'esprit vif de trente cinq ans, ancien élève d'École Nationale Professionnelle, traite avec dynamisme, talent et efficacité les problèmes éventuels des équipes de l'atelier des Moyens Généraux (Menuiserie, sellerie, Peinture). Désirant passer cadre, régulièrement, et de façon ouverte, il manifeste le désir de changer de poste, et même d'organisme, afin de tenter d’accélérer sa carrière

Yvon Lebel, ancien chaudronnier, puis chef d'équipe nommé agent technique qualifié, au voisinage des quarante cinq ans, est sans conteste, de tous, le personnage le plus haut en couleurs. Avec Roger Dombre, il appartient à l'échelon central.

Rompu à tous les usages visant à rassurer la hiérarchie sur son taux d'occupation, il ne fait aucun déplacement sans un dossier sous le bras ou quelques feuilles à la main. Lorsqu'il prend partie sur la validité d'un document ou qu'il est conduit à arbitrer une situation, l'analyse rapide et superficielle qu'il effectue vise d'abord à trouver un accord à moindre effort des parties et, en désespoir de cause, si possible, en finale, un responsable à vocation de coupable.

Ayant, à son avis, alors cerné le réputé fautif, sans méchanceté aucune, mais avec une pratique large et systématiquement immodéré du lieu commun, et du vite fait bien fait, il recherche un compromis à minima et attend les répliques du tremblement de voix initial.

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En cas d'échec d'une négociation, qui s'écarte des données du problème en affichant des attendus de plus en plus affectifs, prenant l'air navré, il abandonne la partie et, le visage empourpré par l'effort, va reprendre place à son bureau. S'en prenant alors à celui qu'il jugeait responsable de cet échec, il termine la séquence en maugréant à voix suffisamment haute, comme sanction définitive, et au moins quatre fois de suite, comme s'il cherchait à se convaincre lui même:

« ...Pas étonnant qu'on n'y arrive pas avec lui, ce garçon, c'est un propre à rien... oui, je dis bien un propre à rien... Je maintiens, un propre à rien »

Alors, Pierre Anselme qui a entendu et attendu le moment propice, de questionner :

« Propre à rien ou mauvais en tout...? Il va falloir trancher cette grave question...! »

De nombreux sourires s'échangent alors dans le bureau. Yvon, vaincu, finit par sourire lui aussi...

Le nom du sixième personnage importe peu. Il pourrait ne comporter que trois lettres. Ancien agent de maîtrise muté de Marignane, ayant dépassé la quarantaine, opportuniste syndical aux manières, selon le cas, rustres ou flatteuses, susceptible, prétentieux et de bien maigre intelligence, il a fait marrer tout le bureau en rédigeant huit fois de suite les bons des travaux standards concernant les activités de sellerie et de menuiserie.

Goguenard, le vieux père Housset, chef d'équipe de ces professionnels, cinquantaine dépassée, noirs et épais sourcils, avec ses gros yeux bruns écarquillés derrière ses verres de myope, n'en revient pas :

« Qui c'est celui là, ... incroyable... il est plus con que con, … il n'a pourtant qu'à copier ce que je lui dicte.... Ben, non, il suit son idée... il écrit que des conneries, c'est bizarre ! »

Eh, bien, ce nul, qui interpelle chaque interlocuteur de rang inférieur, par un « dis donc gars... », trois ans après cette prestation, sera promu cadre...

Qu'il me soit permis de dire, sans irrespect, que Charles Duménil, chef de service que je connais à peine, est le septième personnage. L'homme, paisible, a visiblement du mal, à asseoir son autorité sur les turbulents agents de maîtrise du service. Le plus souvent déconcerté par la vivacité d'esprit de chacun, il temporise, cherche à prendre du recul, redoute l'initiative. À la moindre alerte, les importants tics de son visage se déclenchent, entraînant selon la proximité du constat, une gêne ou un sourire. Les commentaires fusent, sans méchanceté cependant, et sans condamner le chef, s'accordent à dire qu'il n'est pas à sa place. Mais Dudu, engage également nos commentaires alors plus sévères, lorsque, deux fois par semaine, imprudent, il s'échappe, plusieurs heures, pour rejoindre le club photo du Comité d'entreprise. À cette période, Charles Duménil, dont je reparlerai ultérieurement, en est réduit à pratiquer, avec mesure, un commandement hésitant et paternaliste. Homme réputé honnête, il a la confiance du Chef de la nouvelle unité de grand entretien des avions.

Et puis, venant tout juste d'être reclassé à l'échelle huit au moment de ce récit, tout récent débutant dans la fonction d'agent de chaîne L.749, en succession de Georges Fangeat affecté à Madagascar, avec mon bureau alors situé juste derrière celui de Roger Dombre, j'essaie à la fois de faire face à mes nouvelles responsabilités sur chaîne, et de m'installer harmonieusement dans un groupe, majoritairement originaire du Bourget, mais qui a accueilli cordialement, le jeune issu de Vilgénis.

La réputation du bureau qui résulte de relations entre chacun de ses membres et des « productifs » du hangar est bonne, sans que soient pour autant négligés les savoureux ou salaces épithètes destinés à étiqueter, au moins pour les rieurs ou les libertaires, une fonction ordonnancement, dont, il faut bien le dire, se méfie un peu le monde ouvrier. Alors, après « intellectuels...», terme se voulant le plus souvent simplement ironique, les qualificatifs moins plaisants allant « d'écrivassiers » à « chieurs d'encre » en passant par « charançons du papier », et « pisseurs de copie » fusent parfois comme de petites aigreurs libératrices....

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Quasi journellement, Jean Bavoux vient saluer ses troupes et ne manque jamais de rendre, une visite au bureau des Méthodes. Geste de courtoisie d'abord, ensuite mission d'information descendante concernant le programme industriel à venir, et enfin, mission d'information ascendante, car le chef n'ignore pas l'importance d'intégrer tous les éléments et faits qui concernent, à différents titres, les chaînes de révision, et qui sont souvent vécues et traitées, par tel ou tel du Bureau des Méthodes.

Alors, la discussion s'installe, respectueuse, courtoise mais libre. Sont alors évoqués, selon le jour, les événements, les faits, les questions qui intéressent le déroulement du travail, l'aide susceptible d'être apportée à la production sur les plans méthodes ou organisationnel, voire concernant l'approvisionnement, avec en vue les deux objectifs que sont l'amélioration des procédures et, bien sur, des résultats s'agissant des coûts de visite. Chaque volontaire peut donc venir participer, et à la mesure de sa prudence, de son expérience et de ses facilités d'élocution, avancer ses propositions. Parfois, débordant l'entretien habituel, des questions, touchant aussi bien l'espérance de promotion d'untel, que l'importance des effectifs du bureau jaillissent parfois.

Jamais écartées par Jean Bavoux, certaines situations vécues, sans atteindre l'anthologie, furent des moments savoureux.

Ainsi de la prestation d'Yvon Lebel, qui désespéré de ne pas se savoir inscrit sur la précieuse liste dite d'aptitude à la catégorie cadre, avait attaqué son sujet, sous un angle, original et inattendu :

« Monsieur Bavoux, s'agissant des anciens comme moi, qui ont débuté jeune, sur le tas, on dirait que vous nous voyez toujours en culottes courtes. Eh, bien les choses ont évolué, on a changé, acquis de l'expérience... »

Bonasse, voulant, sans nécessité, venir au secours d'un Bavoux seulement interloqué par la nature de l'argument du gars Lebel, le père Duménil, abonde dans le sens vestimentaire :

« Mais non, mon cher Yvon, on sait bien que tu portes depuis longtemps des pantalons longs... »

C'est alors que n''en tenant plus devant cette scène pathétique, Dombre ajoute d'une voix basse, mais entendue de tous :

« ...et l'hiver des caleçons molletonnés...! »

Une hilarité générale met un point final à la tentative malheureuse de plaidoirie, mais Jean Bavoux, ferme mais élégant, sauve la mise du plaignant, tout en remettant de l'ordre dans les esprits et dans la procédure :

« Monsieur Lebel, je vous recevrai, en temps utile, avec Monsieur Duménil, pour parler de votre avenir, qu'il serait déplacé de débattre en public. J'essaierai de vous convaincre, que selon l'adage, pour moi l'habit ne fait pas le moine... »

Autant de la suite à l'intervention de Roger Gauvin, le délégué communiste qui patient et prudent comme un membre du Politburo, attend la fin de l'échange précédent pour intervenir, une fois encore, sur l'effectif du bureau. L'échange débute, en présence d'un Duménil gêné et du petit peuple aux aguets. D'un côté la dialectique répétée du parti communiste des années cinquante, de l'autre les réponses argumentées et paisibles d'un diplômé, avocat et un peu jésuite. Les deux bretteurs tiennent la distance, mais si le premier à tout son temps pour tenter de faire lâcher l'autre, le second tient à ne pas perdre trop son temps sur un sujet, à ses yeux peu crucial et en tous cas, pas jugé d'actualité. Alors le terrain de l'humour et de la boutade, choisi volontairement par Jean Bavoux, vient à point détendre la situation :

« Non, renforcer les effectifs du bureau, pas question, … sauf motif véritable à connaître... Alors, déjà que dans le hangar, parlant de votre service, on vous appelle la boîte à sel, s'il me venait à l'idée de rajouter, sans motif, « la viande » que vous me demandez, on va vous baptiser comment... et comment je paierai tout ça à la fin ? »

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Sans mérite, sans impolitesse et sans idée de nuire, je n'ai jamais su, je n'ai jamais pu résister à un bon mot, fut-il puisé à mes sources charcutières. Alors la réponse a fusé, entraînant sur l'instant, le regard étonné du grand chef, qui me connaît que de peu, et les rires de l'auditoire :

« ...ben, pour l’appellation, l'école de saumure... ça pourrait convenir ! »

Et Dombre, immédiatement complice, de compléter :

« Pour le paiement, ce serait effectivement une situation à cheval sur plusieurs exercices, qui, pour la dépense entraînée, ne pourrait envisager que la cavalerie... financière s'entend..! »

Jean Bavoux, qui ne retient pas son sourire, marque un temps d'arrêt, puis se dirige vers la porte et boucle l'entretien en s'adressant, ironique, à un Duménil un peu dépassé :

« Mon cher Duménil, c'est pire que ce que je pensais, je ne savais pas que vous aviez obtenu la responsabilité du Grenier de Montmartre... Allez, maintenant qu'on s'est bien amusé, essayez de remettre vos troupes au boulot... »

Mais notre chef de division savait aussi exercer une forte et directe autorité, en cas de nécessité. Témoin cette situation vécue, été mille neuf cent cinquante sept, par Pierre Topenas, bien décidé à accélérer sa carrière via la perspective « cadre » (catégorie quatre), en occupant un poste qui le positionnerait en « faisant fonction catégorie quatre » et lui permettrait, avec le temps, d'être promu.

Profitant du congé annuel de Jean Bavoux, s'appuyant sur des amitiés d'anciens de Marignane, qui lui signalent un poste catégorie quatre inoccupé au service intérieur, encouragé par un fin sourire du père Jarlot, inconscient chef de service (gardiennage et Sécurité) à deux ans de la retraite, voilà notre père Top, qui après avoir informé un Dudu sidéré par l'audace de son agent, part, avec son bureau, s'installer dans les locaux du Service intérieur, installés près de l'entrée ouest de la zone industrielle.

Le personnel du bureau des méthodes qui a suivi le début de cette aventure, à la fois estomaqué et friand, attend la suite. Et elle ne manqua pas de venir, immédiate, dès le retour de congés du chef, après que Jean Bavoux eut pris soin de protester auprès de la Haute Société Protestante, je veux dire auprès de Jacques Scherer, lequel, coiffait, via un autre cadre supérieur, le service intérieur mais n'avait pas été informé de l'intempestif mouvement.

L'inconscient père Top, rappelé à l'ordre de partout, fut prié de rejoindre, sans délai, son précédent poste. La hiérarchie poussa même la cruauté jusqu'à exiger de lui que pour son retour, il tire lui même, et sans aide, la charrette qui rapatrierait le bureau.

En présence de Charles Duménil, la séance finale d'ajustement des bretelles du père Top, conduite avec la rigueur nécessaire par Jean Bavoux, se fit sans éclat de voix. Après avoir écouté les arguments de notre camarade, le commandement fit une allusion grinçante, à la bienséance qui eut consisté, à tout le moins, à attendre le retour du chef de division, pour envisager cette affaire, qui, ajouta le grand chef, aurait abouti, dans le meilleur des cas, à confier un poste de chef gardien à une personne jeune et un technicien... plein d'avenir... Un peu moraliste et poète en finale, Monsieur Bavoux fit allusion aux deux voies possibles à suivre pour développer une carrière : la voie des roses, agréable, facile, démobilisatrice et de faible intérêt, et le chemin plus escarpé et bordé d'épineux qui serait celui des vraies carrières qui honorent les titulaires.

Abasourdi, mais encore plein de ressources et d'humour, notre copain Pierre Topenas, ayant fini par rejoindre sa place, nous a tout raconté. Les parts de sérieux et de rires concernant cette aventure se sont progressivement mêlées. Mais, le père Top n'a jamais pu digérer la tentative de parabole du grand chef : les roses et les épines, c'est fait pour aller ensemble... claironne-t-il en souriant.

Quant au chef Bavoux, il ne tint pas longtemps rigueur à celui qui avait tenté, il est vrai sans succès, ce qu'il considérait comme une pitoyable tentative.

En ce qui me concerne, une ou deux fois l'an, Jean Bavoux me confiai des visiteurs, groupe de six à dix personnes qui s'intéressaient à l'entretien des avions. Certains étaient des clients

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habituels d'Air France qu'il était souhaitable, et commercialement important, de bien informer. Monsieur Bavoux se faisait un devoir de rejoindre et d'accompagner certains groupes.

C'était une mission de communication, agréable et facile, tant le nombre d'exemples d'interventions significatives ou dignes d'intérêt, capables de convaincre les visiteurs de la capacité et des moyens déployés par la compagnie, étaient disponibles, en vraie grandeur.

C'était également une mission formatrice qui, sans négliger les détails significatifs de tel travail ou telle intervention, exigeait cependant un bon esprit de synthèse, ne serait-ce que pour ne pas lasser certains auditeurs. Dans cet esprit, il me semblait également pertinent d'avoir toujours disponible des anecdotes touchant les travaux sur avions. Par ailleurs, il fallait parfois être prêt à répondre à certaines questions, élémentaires mais inattendues...

Ainsi d'une dame qui me demanda, un jour, si je connaissais le nombre de rivets posés sur un avion. Devant la mine dubitative de mon chef d'organisme, je gagne du temps en indiquant qu'il varie, bien sûr, d'un type d'avion à un autre.. Une personne m'offre encore quelques secondes de répit en précisant que ce nombre doit même varier, d'un avion à l'autre, au fur et à mesure des réparations...

La dame, progressivement dépossédée de sa question, reformule sa question :

« Mais le nombre, à une marge d'erreur près, c'est environ combien... sur tel type d'appareil ? »

Je sens que Jean Bavoux s'impatiente. À tort ou à raison je considère que le moment est venu de tenter une sortie souriante :

« Il y aurait bien une méthode empirique... basée sur les remarques des chefs d'équipes chaudronniers... et le stock en magasin. »

Le chef d'organisme est soudain inquiet.

« Que voulez vous dire...? »

« Ben, c'est assez simple, concernant l'approvisionnement en rivets, les chaudronniers se plaignent, auprès du magasin, qu'il manque toujours une poignée de rivets pour terminer les travaux sur avion... Alors, j'en déduis qu'en comptant, lors de chaque visite, le nombre de rivets disponibles en magasin, à une poignée près, on devrait pouvoir connaître le nombre de rivets en place sur l'avion... Je reconnais tout de même que ma méthode est un peu approximative, mais je n'en ai pas trouvé d'autre ...! »

La dame, puis la moitié du groupe, se mettent à rire.

Ouf ! Je l'ai échappé belle !

Jean Bavoux me semble moins convaincu de ma tentative d'humour, comment dire... un peu ... capillotractée?

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Jean Bavoux, fut un très bon chef de division, exigeant mais élégant dans ses manières. N'hésitant pas à s'afficher entre l'aimable Duménil et le communiste Gauvin, il accompagna la moitié du bureau venu assister à la cérémonie religieuse de mon mariage dans la petite église d'Orly.

Objectif, prudent mais juste, il ne valida ma promotion en agent de maîtrise que vingt six mois après ma mise en place, mais avec huit mois de rappel salarial.

Avec le développement des unités, devint successivement, sous le règne du Directeur Jacques Scherer, chef du département Grand entretien Avions, puis chef du Département Révision des Équipements non électroniques qui regroupa, pour un temps, les divisions LQ et LX .

L'homme de grande qualité, qui avait aussi ses appuis politiques, était donc promis à une brillante carrière.

Lors des événements de mille neuf cent soixante huit, il ne céda pas aux fumeuses déclarations de petits bourgeois se découvrant soudain révolutionnaires, ni à certaines menées habiles de jeunes cadres diplômés, récemment embauchés, qui ambitionnaient un peu trop tôt d'être au pouvoir.

Avec mesure et esprit, il demeura classique, opposé à la chienlit, et assuma calmement et courageusement ses positions lors des assemblées du personnel qui se déroulèrent à l'hôtel Hilton d'Orly.

En 1970, un télex, ayant pour origine la Direction Générale, mentionna dans une longue liste intéressant une réorganisation au plus haut niveau, la nomination de Jean Bavoux, au stratégique et important poste de Directeur du Personnel. Mais, c'était sans compter sur l'autre camp, qui conduisit de longues heures, ses menées diurnes et vespérales, auprès du gouvernement et de la Présidence. Le lendemain, un autre télex, de même source, corrige l'erreur supposée de casting. Quelqu'un de plus classique, convenant mieux à la tradition DP fut nommé à ce poste.

Jean Bavoux, ainsi éjecté, se retrouve nommé Directeur commercial de la Région Est africaine.

En dehors de toute politicaillerie, nous fûmes nombreux à regretter cette situation. Jean Bavoux, aurait fait un très bon Directeur du Personnel, qui aurait aéré cette direction.

Est-ce lié à cette pénible situation et au désaveu ressenti par un homme finalement assez sensible, Jean Bavoux mourut moins d'un an plus tard.

La belle église parisienne, pleine à craquer ce jour là, avec au premier rang certains qui avaient lutté de toutes leur force pour empêcher la nomination de l'ingénieur-avocat au poste convoité et puissant de Directeur du Personnel, rendit un hommage appuyé à cet homme de valeur, à ce catholique épicurien qui aimait la vie et les hommes et croyait en Dieu.

Jean Bavoux, décédé à proximité de la cinquantaine laissait une veuve et cinq enfants.

Ceux qui l'avaient connu et un peu pratiqué furent sincèrement attristés.

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