L'adieu aux copains d'école eut lieu en deux temps : un quart d'heure sobre et quasi indifférent, le jeudi matin, avec mes récentes relations de classe de cours complémentaire, un long, chaleureux et difficile moment, au lendemain de ma visite au curé Duplaix, le samedi après-midi, veille de mon départ avec mes copains de toujours.

Jean Aubrun, fils du second charcutier du village, le plus fou et le plus généreux de nous tous, fit curieusement une déclaration volontariste et construite, qu'il lâcha, un trémolo dans la voix :

« Moi, je pense qui faut pas que tu partes... Non, mon 'ieux, faut que tu restes... On va construire une cabane au Bois de Salut, et on te donnera à manger tous les jours... J'ai déjà ben réfléchi, j'peux faucher un saucisson sec par semaine dans le séchoir de mon père sans me faire gauler... et en plus je lui piquerai des rillettes … »

et, s'adressant à Pierre Sarin dit Toto: « Toi, Toto t'auras qu'à lui apporter un pain de quatre livres tous les trois jours ».

Puis, interpellant successivement Roberto Toninato et Jacques Defond qui l'avaient écouté avec une attention empreinte de gravité, le brave Jeannot, excité et sautant d'une jambe sur l'autre, continua :

« Toi, Robert, quand ta mère fait cuire un plein faitout de macaronis, avec un pochon ou dans un quart de soldat, tu pourrais ben en donner à Pierrot, une bonne assiette une fois par semaine... et, avec toi Defond, si on se débrouille bien, on peut prendre un peu de monnaie dans le porte-monnaie de not'mère pour lui acheter des gâteaux secs chez Courtaud… »

Touché par l'affection de Jeannot, mais devançant les arguments d'un Toto moins concerné et d'un Roberto plus sage d'esprit, je mis fin à toute spéculation en précisant les différents empêchements du projet. J'évoquai l'école, mes grands-parents, l'hiver suivant et enfin … les gendarmes.

Alors, Jeannot, après avoir répété plusieurs fois que tout était foutu, se mit à pleurer ...

Toto, orphelin lui aussi, suite au départ de son père du foyer familial, évacua toute question. Il nous informa soudain, que sa mère, devant partir seule à Châteauroux vers un nouvel emploi, allait devoir le laisser au village, aux soins d'une famille de boucher. Defons, dont les conditions familiales étaient difficiles, déjà mature, lucide et raisonnable à la fois, précisa que nous n'étions que des gamins sans pouvoir face au destin et Roberto, attristé et plus sobre encore qu'à l'ordinaire, grommela qu'il regrettait mon départ.

Notre groupe, resta muet quelques instants et, semblant désemparé, se sépara après un vigoureux échange de poignées de mains qui signait notre impuissance.

Triste, je rentrai et allai parler aux poules au fond de notre jardin …

Le départ du village eut lieu le matin du lundi suivant. Après avoir serré très fort la taille de ma grand mère et reçu ses larmes comme une bénédiction, retourné, une petite valise à la main, je quittai, en compagnie de mon grand-père, l'endroit qui avait abrité mon enfance.

Nous marchâmes environ deux cents mètres et arrivèrent chez les Peignant. J'y vis, déjà avancée, la camionnette qui, conduite par le fils Raoul, devait m'emmener à Bourges.

Le vieux René Peignant, voulant détourner une partie de l'émotion et s’efforçant de montrer son amitié à son vieux copain François lui servit un verre de goutte et m'offrit un gâteau. Les adultes parlèrent de la journée qui s'annonçait sans pluie.

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