AU DELÀ DES BOUCHURES
une farce maison à l'intérieur .... Et pis un rôti de veau, du bon, que j'ai acheté au boucher du village quand j''ai su qu'tu venais...
L'vin, il vient de la cave de mon Léon, qu'était à la fois agriculteur et vigneron, … et qu'est disparu y a deux ans... »
Dire qu'on s'est régalé est en dessous de la vérité.
À chaque étape, on a complimenté la cuisinière et le défunt vigneron. Jacques a même précisé que le manger et le boire de qualité n'avait jamais quittés la ferme. Au fur et à mesure de nos chaleureux remerciements, et de l'euphorie liée au repas, le visage de la vieille dame s'est éclairé, estompant rides et peines, ne laissant plus apparaître que ses traits adoucis et, à travers son regard apaisé, un moment de joie qui l'unissait son défunt mari. Chacun respecta l'instant et se sentit meilleur.
Alors la généreuse Euphrasie, désormais à l'aise, voulant nous remercier, est allé à la cave et nous a rapporté une bouteille recouverte de poussière :
« Puisque vous semblez être des bons p'tits gars, je vais vous faire goûter ce qui savait faire mon Léon, avec le pinot noir, quand l'année était bonne. ... c'est une bouteille de l'année quarante neuf... ».
Durant une bonne demi heure, à petites gorgées précédées d'une approche nasale pour tenter de saisir le floral, le fruité associant la groseille, le cassis, la cerise, et une grande longueur en bouche ont successivement flattés puis éduqués nos palais. Assurément, pas un vin de soif... mais un Mâcon-Villages qui tenait sacrément la route. Moment fabuleux ou le plus modeste des êtres humains, s'il n'est pas trop con, est invité, à tutoyer les dieux.
Très peu de commentaires, mais des échanges de regards saluèrent la mémoire de ce vieux Léon.
C'est l'horloge bressanne qui nous a tirés de notre torpeur. Il était dix-sept heures et on avait passé près de quatre heures à table. Jacques se mobilisa en premier :
« Merde, il faut qu'on y aille, sinon Édmée va se faire du mouron... Mais avant faut soulager le sphincter... »
On est sorti lâcher de l'iau le long du mur de la grange. Puis Jacques nous a demandé de patienter dix minutes, le temps de parler avec sa tante. Quand ils sont réapparus tous les deux, la Panhard était prête à partir. On a de nouveau remercié l'Euphrasie pour son accueil.
Alors, elle a marmonné quelques mots qui auraient voulu dire qu'elle nous aurait bien gardés à souper...
Nous, on avait déjà repris nos airs de parisiens en claquant les portières de la voiture. En voyant disparaître la ferme de la vieille dame, j'eus soudain un moment d'émotion en pensant à toute ma famille appartenant à la petite paysannerie, tous gens valeureux, peu économes de leur peine, mais de sentiments pudiques.
Claude vigne qui avait observé mon mutisme résuma la situation :
« Sincèrement, on vient de passer une journée incroyable... »
Mélancolique, j'ajoutai :
« C'est plus que ça, et c'est un souvenir que je garderai longtemps... ».
On s'est succédé au volant, mais chacun continuait de penser à la tante Euphrasie.
À l'arrivée à Paray, on ne s'est pas attardé. Fatigués par la journée, chacun rejoint son logis.
Madame François parut contente ou sécurisée de me voir réapparaître à onze heures du soir. Après lui avoir promis de lui narrer l'essentiel du voyage le lendemain, vanné, j'ai vite rejoint ma chambre. Je pensai qu'Edmée devait être en train de tanner le gars Jacques pour qu'il lui raconte la journée.. Heureux, j'ai dû m'endormir en souriant.
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