AU DELÀ DES BOUCHURES
Mais le rituel de l'équipe au complet a, le plus souvent lieu le samedi soir au fin fond de Paray, dans une triste rue, alignant au milieu de nulle part, de petits et ternes pavillons le jour et un coin de misère mal éclairé le soir. C'est pourtant dans cet endroit improbable, dans cette rue sans joie, que l'un d'entre nous a découvert une table modeste mais de qualité, qui se nomme Chez Gino. C'est là qu'un rital piémontais et sa calme épouse régalent à midi tous les ouvriers du coin, et prennent soin le soir des petites gens et de leurs porte-monnaie.
On est donc cinq à atterrir dans le coin avec trois voitures, afin de pouvoir ultérieurement rentrer directement, chacun à son domicile. Édmée, de nouveau enceinte, et son amie Blanche restent le plus souvent à domicile afin de pouvoir discuter librement, sans les bonhommes comme elles disent.
Au café restaurant, Gino, maçon retraité, la soixantaine passée, qui porte la casquette, tient le zinc et le bureau de tabac. Yeux gris légèrement plissés derrière de simples lunettes, il contrôle, en fait, la totalité de la salle. Et chez Gino, l'opinion est libre, l'étranger bien accueilli, la table est bonne et généreuse, mais aucun écart n'est toléré. En effet, le café restaurant, avec appartement au premier étage, de ce couple d'Italiens représente des années de travail et d'économie qui leur ont permis d'accéder à la petite aisance. Alors Gino ne veut pas d'histoires... et il n'y en a pas.
Son épouse qu'on a baptisée, discrètement la Mamma, est une gracieuse peu souriante... pour ne pas déplaire à Gino. Elle dirige la cuisine et les tables des deux salles du restaurant. Elle nous installe directement dans la salle qui comporte une unique grande table pour huit couverts. Et là, à l'aise, on est comme chez nous.
Sa minestrone aux légumes avec des pâtes courtes et du parmesan râpé, son vrai poulet rôti au four avec du beurre, ou son osso bucco à la milanaise, tous généreusement servis, sont autant de régals qui comblent nos appétits féroces. Et Gino, qui a fini par nous apprécier, ajoute à notre plaisir en nous apportant la précieuse bouteille de Barolo, somptueux vin aux reflets rubis. Et un père Gino devenu soudain souriant, et à mes yeux connaisseur, caressant le tire-bouchon, précise :
« vieilli en fut de châtaignier, vin que buvait déjà Louis XIV... »
Et pour cinq jeunes gens de cette époque, démarrent deux heures agréables d'échanges plaisants et de rigolades interminables.
Vers onze heures du soir, dans la salle arrière du bistrot Chez Gino, après le bon dîner de madame Gino, arrosé de l'excellent Barolo choisi par le vieux et sympathique maçon piémontais, lors que les conversations précédemment animées vont s'éteignant, et qu'une tiède torpeur cherche à nous envelopper, s'établit peu à peu un moment de silence qui enregistre cette chaleur humaine, fragile comme l'amitié, et ce bonheur simple et profond, vrai autant que fugace, que ma légère mélancolie, toujours en bandoulière, porte au crédit du précieux, mais très court temps des copains.
La vie est un jardin de roses et une vallée de larmes. Mais le pire n'est jamais sûr disent certains.
Pourtant, il arrive souvent, sans crier gare...
L'accouchement d'Édmée fut une catastrophe. Le docteur Baudoin choisit de traiter par le siège une naissance qui exigeait une césarienne.
Édmée pleurait et hurlait de douleur en nous expliquant la situation :
« Il a tellement tiré sur la tête de mon gamin, qu'il lui a arraché le cou... Regardez le résultat, la tête de mon petit Pierre ne tient pas... elle va dans tous les sens... »
Nous étions muets, bouleversés.
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