Roger Gauvin, communiste affiché et délégué CGT des agents catégorie trois, ne résiste pas au plaisir de nous informer que ce vingt mai, au Vietnam, les troupes françaises quittent Haïphong. Mais le groupe ne mord pas à la discussion politique et aborde d'autres sujets.

Au second apéritif, les langues sont bien déliées et les échanges vont bon train. Au moment ou la conversation s'épuise, la voie forte de Jean-Marie interpelle son ami Fangeat :

« Dis donc p'tit, tu vas peut-être être forcé de différer ton départ, si on trouve pas ton remplaçant... je veux dire un mec capable de te succéder.. Quelqu'un qui tienne la route. »

Fangeat, réagit en haussant les épaules, mais ne répond pas. Un peu narquois Roger Dombre ajoute en souriant :

« Notre ami est effectivement devenu en peu de temps l'homme irremplaçable... »

Pierre Anselme relève l'impuissance de la hiérarchie à trouver quelqu'un et moque Dudu avec ses simulations sur papier millimétré... Mais Jean-Marie relance Fangeat afin qu'il confirme au moins la date de son pot de départ. Ce dernier répond que son pot aura bien lieu le vendredi dix juin à partir de seize heures et que son départ, quelle que soit la situation, reste bien fixé comme prévu au mardi vingt-et-un juin. Fangeat précise que son épouse commence à préparer les paquets et les meubles qui vont partir par bateau... et, à ce sujet s'inquiète de connaître la date d'arrivée de tout ce matériel à Tananarive.

C'est alors que Gauvin, pose la question qui va aboutir à conduire Fangeat à se lâcher :

« Mais au fait, est-ce que Duménil, ou quelqu'un d'autre, t'as interrogé pour savoir quel type de personne il fallait envisager pour tenir ton poste et si tu avais une idée sur le nom d'un remplaçant possible...? »

La question fait à Fangeat l'effet d'une banderille. Il se retourne pour déposer son verre, et vivement fait de nouveau face au groupe pour répondre vigoureusement :

« Personne dans la hiérarchie ne m'a jamais contacté pour parler de mon travail. Je ne vois pas pourquoi ils l'auraient fait maintenant... »

Le groupe acquiesce mais relance Fangeat, lequel se mobilise alors :

« Oui, si on me l'avait demandé, j'aurais proposé quelqu'un, au moins à l'essai... »

Temps mort. La curiosité du groupe est attisée. Fangeat reprend en me fixant :

« J'aurais proposé le jeune... Il connaît l'avion, il a été préparateur matières, il se débrouille avec les bons d'opérations, il lui reste à apprendre à faire et faire vivre un planning... »

Silence du groupe. Je balbutie :

« En admettant que j'arrive à tenir le poste, ils n'accepteront jamais... je suis trop jeune … et le planning sur calque, à l'encre de chine et au tiret, c'est pas vraiment mon fort... »

Fangeat redevient provocateur :

« C'est vrai que pour tenter l'essai, avant tout faut avoir des couilles au cul... »

Jean-Marie Thévenet vient à mon secours :

« Moi, je sais qu'il en a des couilles, le môme.. »

Anselme croît bon d'ajouter :

« Au besoin, on lui en glissera une paire... »

Le groupe se marre, mais Fangeat reprend en s'adressant directement à moi :

« Tu as fait l'école de Vilgénis, tu dois donc pas être trop con … tu as, en décembre dernier été reçu à ton examen d'agent technique catégorie II, premier avec quinze de moyenne.... Quant au planning, foutaise, tu peux le tracer sur du papier après exécution d'un seul calque faisant apparaître les deux vacations de travail par jour pendant n jours d'immobilisation en dock... Pour le reste, à toi de bosser, tu feras ton expérience au fur et à mesure. Mais j'insiste, au départ, c'est une question de détermination.
Et puis qu'est-ce que tu en as à foutre, tu poses ta candidature et tu verras bien à la fin ce qu'ils vont te répondre...Après, le seul point à régler rapidement, c'est de passer et réussir les trois épreuves d'agent de maîtrise, car à ton âge, ils ne te nommeront pas avec pour seul motif la tenue du poste.
»

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