AU DELÀ DES BOUCHURES
Ingénieur, de formation École Nationale Supérieure d'Aéronautique, l'homme, originaire du sud-ouest, – de bonne taille, épaules larges, torse bien développé avec un cou très court supportant un visage rond, cheveux bruns plaqués coiffés d'une courte raie, regard intelligent et paisible, habillé de verres fins abritant une myopie –, a dépassé la quarantaine, et pourrait, aussi bien, être joueur de rugby que notable toulousain. Après avoir pris connaissance de la courte revendication et dévisagé avec attention son auditoire, calmement, presque aimablement, et sobrement, il explique que la compagnie a besoin d'agents de maîtrise, non seulement capables de tenir les postes actuels, mais en mesure, par leur niveau de connaissances et leur ouverture, de faire face, avec succès, aux missions futures, élargies, de plus haut niveau technique, et supposant de bonnes qualités d'adaptations aux futures procédures. C'est pour ces motifs que la Compagnie ne saurait déroger aux nouvelles conditions d'accès à la maîtrise.
Après quelques échanges évoquant d'éventuels rares cas particuliers, le sous-directeur s'adresse à moi, et s'étonne de ma présence. Je lui explique ma situation en attente de nomination catégorie deux mensuelle. Après réflexion, il assure me comprendre, mais m'avoue que la question, doit dépendre de la Direction du personnel.... Puis, le sujet étant épuisé, silencieux et penaud, le groupe, sur invitation de monsieur Costes, libère la pièce...
Je salue Bernès cordialement, mais quitte rapidement cette équipe hétéroclite et de circonstance. Je dévale les escaliers du bâtiment de commandement, pour me rendre au Service du personnel où je compte prendre l'avis d'un nommé Denard, dit le Basque, homme affable et sympathique, à qui j'ai été récemment présenté par un pointeau de son service. Quand j'entre dans le bâtiment du service, Monsieur Denard se trouve déjà dans le couloir, et se dirige vers le bureau du chef de Service Guy Le Goubin. Je lui adresse un petit signe de tête qui le retient quelques instants devant la porte de son chef, m'approche rapidement, le salue et, sans reprendre mon souffle, lui demande s'il sait qui est en charge des reclassements d'ouvriers « horaire » en catégorie deux « mensuel »,...après réussite à examen. Par sa précision et sa longueur, la question précipite le Basque dans un complet embarras. Et il n'a pas fini de me balbutier qu'il va se renseigner, que la porte du bureau du grand chef s'ouvre, libérant, devant nos mines interdites, un personnage immédiatement sonorisé d'une percutante déclaration ironique :
« Alors, on en est rendu à comploter, à voix basse, jusque derrière ma porte... »
Denard, surpris tente à la fois de s'excuser et de traduire la question que je viens de lui poser... et loupe les deux objectifs... Le grand chef, qui n'a pas vraiment compris de quoi il s'agit se montre cependant intrigué. La voix calme, mais d'un mouvement de tête déterminé, il m'invite à entrer dans son bureau... Le basque, discret, rejoint son bureau et nous laisse tous les deux.
Guy Le Goubin, breton garanti pure souche, licencié en droit, officier de marine, de taille élancée, portant sur chemise blanche costume beige d'un bon faiseur, offre un visage hâlé animé par deux yeux noirs, légèrement en amandes. Son regard, curieuse synthèse d'intelligence, de malice, et de détermination, n'est pas dépourvu de bienveillance. J'y discerne un tempérament fort, rigoureux, et autoritaire. Sans aucun doute, s'il scrute l'horizon aussi bien qu'il observe son interlocuteur, le bateau est en sécurité.
Et c'est bien avec l'impression d'être fait comme un rat que je termine mon examen et reçoit de mon hôte imprévu, la question ainsi formulée :
« Alors jeune homme, si j'ai bien saisi l'essentiel de votre affaire, accompagné d'un délégué, vous venez, à plusieurs personnes, de rendre une ambassade à Monsieur Costes... Bon, alors dites moi tout, y compris le nom de vos complices... »
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