AU DELÀ DES BOUCHURES
n'osent pas vous demander la réfection de leur parquet et là, c'est au minimum dix à douze chantiers que vous allez devoir ouvrir... De plus, compte tenu de tous les désagréments subis avec le circuit chauffage, mon parquet, et vos visites, je vais demander des indemnités pour troubles de jouissance... Plus vous attendrez, plus la demande sera importante... Alors vous demander, c'est le cas de le dire, au père Noël de me trouver un parquet de qualité et des poseurs qualifiés, et non pas les tâcherons habituels... »
Peu habitués à se faire ainsi hocher le mors, les rubanés surent cependant se contenir et m'évitèrent la désapprobation de principe de leur Légion d'honneur. Après un moment de silence, traversé par de lourds échanges de regards, nous nous séparâmes sur un simple salut. J'étais assez inquiet pour la suite.
Quinze jours après, je fus informé de la proche venue de deux professionnels de chez Noël chargés du remplacement de la totalité du parquet de mon appartement. La qualité du parquet et le travail de cette troisième pose donnèrent un résultat impeccable.
À ma grande surprise, la négociation intéressant l'indemnité pour trouble prétendu de jouissance me fut accordée un mois plus tard. En effet, ce type de demande étant habituellement traité par les tribunaux, rien n'obligeait le directeur des Constructions d'Île-de-France à me recevoir. Peut-être le fit-il pour tâter le terrain ? Toujours est-il qu'elle eut lieu, à dix heures du matin, dans un luxueux et impressionnant bureau de la société installée dans le neuvième arrondissement.
De taille moyenne, le front déjà dégarni, un regard de prédateur atténué par un sourire se voulant complice, beau costume sur mesure portant ruban, cravate et pochette to match, le dirigeant me reçoit avec une considération disproportionnée à ma modeste condition. Il m'invite à m'enfoncer dans le confortable fauteuil installé devant son bureau. À peine ai-je récupéré un peu de hauteur, que je me vois offrir un impressionnant cigare. Je traduis qu'il va tout faire pour me berner. Il allume son Montecristo et me tend sa boîte de longues allumettes. Je décline en jouant les connaisseurs :
« Non, excusez-moi, un cigare comme celui-là mérite d'attendre une fin de repas et peut-être l'accompagnement d'un vieil armagnac … »
Assis à son bureau, le regard quinze centimètres au-dessus du mien, il me toise avec intelligence mêlée de condescendance :
« On m'a dit que vous travailliez chez Air France... J'y ai de bons amis... Vous avez l'habitude du travail bien fait n'est-ce pas .... Dans le bâtiment c'est plus difficile... »
Acquiescement de ma part. Petits ronds de cigare de mon interlocuteur. Il devine ma nervosité et en vient au fait d'un ton calme :
« Alors, cher monsieur, vous demandez quelle somme au titre du trouble de jouissance prétendu ? »
« Cinq mille francs... »
« Comme vous y allez... Pour ce que vous avez subi, après deux années de procédure et les frais liés, un tribunal vous accorderait entre mille et quinze cents francs... »
Je rentre dans son jeu sur un ton plaintif, tout en choisissant de plaider :
« Oui, monsieur, je le sais, mais ce ne serait pas juste pour autant ...Vous croyez que c'est agréable tout ce dérangement subi et la poussière qu'il a fallu supporter durant les travaux... Sans vous manquer de respect, prenez l'avis de votre épouse... »
Sourire rapidement maîtrisé.
« Je vous offre dix-huit cents francs, moyennant une lettre d'engagement de votre part de renoncer à tous vos droits ultérieurs... »
« Désolé monsieur, sans vouloir vous heurter, je n'accepterai pas en dessous de deux mille cinq cent francs … incluses mes heures non payées d'aujourd'hui... »
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