AU DELÀ DES BOUCHURES
ailleurs elle utilisait à toutes les sauces. Ignorant, avec un égoïsme masculin le plus naturel au monde, toute contrainte domestique, son mari, tout en l'écoutant, souriait et libérait sa conscience en disant :
« Mon épouse, avec tout ce qu'elle lui demande, et ce brave monsieur Bougon, homme serviable au possible, forment, au sujet des travaux, un duo infernal..! »
Des propos aussi accentués, et les savoureuses anecdotes qui illustraient des situations vécues et des personnages au naturel, lors des travaux de finition et d'embellissement de l'appartement des Munet, interpellaient mon goût de la découverte et m'invitaient, sans tarder, à rencontrer cet artisan.
La rencontre eut lieu, sans rendez-vous, aux environs de dix heures trente, un samedi matin de début octobre, devant la grille d'entrée de l'immeuble, alors que j'échangeai quelques mots avec mon ami Munet. Un homme, portant une blouse blanche, tenant à la main un vélo, chargé dans une boite avant, de produits divers et portant, fixées à la partie horizontale supérieure du cadre, diverses baguettes de bois, traversait la rue, au feu vert. Monsieur Munet, qui fut le premier à l'apercevoir, m'offrit un large sourire et s'exclama :
« Tenez, voilà qu'arrive notre héros, celui dont on vous a parlé plusieurs fois... notre peintre... »
Robert Bougon, proche de la soixantaine, d'une mise d'artisan simple et propre, visage en parallélépipède dégressif, la chevelure grise, épaisse, ondulée et gonflée, grands yeux bruns foncés protégés par des d'épais verres correcteurs, nez puissant et mains fortes de terrien, et portant aux pieds des espadrilles, s'arrêta pour nous saluer. Après les présentations, je lui demandai si je pouvais espérer son concours pour décorer mon appartement, et, si oui, à quel moment nous pourrions prendre rendez-vous, pour examiner les lieux à fin de devis. Au moment de fixer une date, l'homme marqua un moment d'hésitation et lâcha, en guise de prétexte, cette phrase lourde de sens :
« Pas maintenant, j'ai encore des travaux à terminer chez Madame Munet... »
Bon prince, monsieur Munet tenta, une clarification :
« Mais, les travaux sont terminés chez nous... »
Gêné d'avoir à s'expliquer devant moi, pris de court devant un père Munet qui, d'évidence, n'était pas dans la confidence, l'artisan s'exprima alors par bribes :
« Avec Madame Munet, vous savez bien que ce n'est jamais fini. La semaine dernière, j'ai changé la robinetterie de la salle de bains, maintenant elle me demande de casser et remplacer le carrelage, mal posé d'origine, au-dessus de l'évier de la cuisine, ... après j'aurai l'enduit et la peinture de la zone à refaire... en même temps, il faut que je répare sa machine à laver... tout ça, ne se fait pas tout seul... »
Découvrant progressivement le large éventail des domaines envisagés, et la réalité domestique du peintre et des Munet, je tentai un compromis rempli de considération :
« Bon, monsieur Bougon, j'ai compris, ... mais on n'est pas à une semaine près... Faites-moi signe dès que vous êtes libre... »
Et notre homme a tenu sa parole... J'ai dit sa parole, je n'ai pas parlé de délai...
Il a sonné à la porte de l'appartement un samedi de mi-décembre. Je lui ai fait visiter notre trois pièces et lui ai demandé de me faire un devis. Un peu gêné, l'artisan m'a fait part d'un montant intéressant l'ensemble des travaux à réaliser, m'a précisé qu'il travaillait « à l'ancienne », ce mot recouvrant à la fois « à la parole » et selon les règles de l'art..., qu'il n'avait pas de secrétaire, n'avait pas le temps de faire des papiers, et qu'il se recommandait du bouche à oreille. Avant de prendre ma décision, je l'ai interrogé pour connaître sa date d'intervention. Toujours avec un ton calme et prenant un air de chien battu, le peintre de madame Munet, m'a assené une réponse pleine d'un humour involontaire :
« Ah... c'est là qu'est le problème, je ne serais pas libre avant début février, car j'ai des queues de chantier, chez deux clients... »
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