Vidé comme un poulet, mais fasciné par l'involontaire stratégie de cet homme, dont je savais par ailleurs l'excellent travail rendu, un peu déboussolé et lâche comme sont, trop souvent, les Français devant un artisan, je fixai mon interlocuteur et balbutiai :

« Puis-je au moins compter sur vous pour février... »

L’œil de mon interlocuteur se mit à briller tandis qu'il me portait son estocade :

« Oui, normalement oui... sauf imprévus… »

Et Robert Bougon, je l'apprendrai bientôt, était un maître dans l'art de gérer les imprévus... mais, pas seulement.

Il a commencé « d'emménager » dans notre appartement, début mars, occupant par déballages successifs de moyens de protection et d'accès, d'outillages et de produits, la moitié de la surface de la première chambre et les deux tiers de la seconde. Mon épouse et moi, un peu effrayés, furent d'emblée mis au pas, par une argumentation imparable : « Vous qui travaillez dans l'aéronautique, vous savez qu'un bon ouvrier doit toujours disposer d'outils adéquats et de bons produits...et que tout cela doit être disponible pour ne pas avoir à courir après... ».

Puis, un jour, tout a démarré.

Pour chaque pièce, Robert Bougon, démonta les plinthes, les prises électriques, les radiateurs. Après piquage il refit le plâtre à certains endroits, reprit à l'enduit, chaque fois que nécessaire, pour traiter la planimétrie des murs.

Avant enduit, les boiseries verticales furent passées au crible et par un travail patient et minutieux de menuisier, chaque « nœud vicieux », quelles que furent sa profondeur et sa largeur, fut extrait et remplacé par ajustage d'un morceau de bois. Les encadrements des portes et les portes elles-mêmes furent réajustées. Les plinthes en peuplier, les poignées de portes, de mauvaise qualité furent remplacés. Les prises électriques furent rebranchées et fixées correctement. Les radiateurs furent grattés, protégées par une peinture antirouille et reçurent deux couches de peinture mate. Les cinq radiateurs méritèrent au total, presque une semaine de travail

Enduit maigre, enduit gras, ponçages, couche d'impression plus deux couches dans la teinte... Et, en finale peinture mate ou laque vernissée impeccables.

Les planchers mosaïque furent tous préparés au vernissage, par un soigneux grattage au couteau triangulaire, en recherchant la meilleure planimétrie et tout en veillant à respecter le fil du bois. Quand je demandai à l'artisan si nous aurions droit à une vitrification de luxe, il me répondit qu'un parquet doit être nourri par un vernis, de préférence de qualité, et non emprisonné par une couche d'un produit qui lui donne un aspect artificiel flatteur mais l'empêche de « vivre »...

Au fur et à mesure, je découvrais un professionnel de haut niveau, courageux, capable d'exercer ses capacités dans plusieurs domaines, ayant une connaissance véritable des produits, y compris sur le plan santé et respectant, selon les règles de l'art, les procédures techniques et le temps nécessaire.

Un tel bonhomme, ne saurait s'astreindre à horaire administratif, ni d'ailleurs à compter ses heures. Dans ces conditions, le plus souvent, il démarrait sa journée aux environs de neuf heures trente et la terminait vers vingt heures. Une ou deux fois par semaine, nous le retenions à dîner. C'était pour lui l'occasion de rares repas conviviaux. Pour nous ce fut le plaisir de découvrir un homme de qualité, aux connaissances étendues, doué d'une finesse d'observation et d'une capacité d'analyse qui l'avaient progressivement conduit à se détacher du monde, tout en continuant de respecter les règles qui s'appliquaient à un métier qu'il aimait.

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