Moi, qui n'avais pas encore acquis tout le sens nécessaire des nuances, et qui, de toute façon, ne me destinais pas au Quai d'Orsay, je ne m'interdisais pas de penser :

« Qu'est-ce qu'il y a comme personnes banales ou déroutantes et comme cons sur terre... ! »

Nous revîmes de nombreuses fois monsieur Bougon, et l'invitèrent à dîner, toujours avec le même plaisir. Au fil de mois, tout comme madame Munet, nous faisions appel à lui pour tous les travaux domestiques... et, tout comme madame Munet, le rétribuions convenablement.

Puis un jour monsieur Bougon quitta l'immeuble, ne faisant plus que de rares apparitions chez les Munet. Au second trimestre 1968, dix ans après la décoration de l'appartement, alors qu'ingénieur débutant au Département Méthodes et Moyens de production, monsieur Locar, m'avait gratifié du taux de gestion 5 (niveau supérieur), j'eus soudain l'impression d'être riche, que beaucoup de temps et de choses s'étaient passées depuis.... et, curieusement, j'ai pensé à mon gaudineur...

Je suis allé tirer les deux tiers de mon taux de gestion cadre, échelle treize, à la caisse...

Je savais à peu près où logeait monsieur Bougon, mais je n'avais jamais pénétré l'endroit de son logis, accessible par une cour fermée par un portail.

Voulant être sûr de le trouver sur place, j'y suis allé un dimanche vers dix heures trente. Avenant et semblant content de me voir, il m'a ouvert son gîte, offert un café.

Monsieur Bougon vivait dans une pièce d'une douzaine de mètres carrés comportant un modeste évier, une petite cuisinière avec une bouteille de gaz, un placard et un petit lit d'angle proprement recouvert. Le garage voisin rempli de ses outillages et produits impeccablement stockés, abritait également son légendaire vélo avec sa caisse fixée à l'avant du guidon.

« Alors, que se passe-t-il, vous avez encore besoin de moi... »

« Non, monsieur Bougon, je viens vous régler ce que je vous dois... »

« … »

« Tenez, monsieur Bougon, c'est pour vous... »

Robert Bougon, proche de soixante-dix ans, prit l'enveloppe, la posa sur le lit, me regarda un instant et me remercia en ces mots :

« Ça ne va pas vous manquer, au moins...? »

« Non, monsieur Bougon, c'est le contraire qui m'aurait manqué... »

On a parlé, un petit moment. Monsieur Bougon continuait de travailler à droite, à gauche... se refusant à demander une aide sociale... mais s'en sortait disait-il, pour rassurer ses interlocuteurs.

Je le quittai peu avant midi, après lui avoir confié que l'année suivante je travaillerais à Roissy.

« Alors, ça va bien pour vous...! Tant mieux... »

Sur la route du retour, le soleil brillait et la DS 19 d'occasion, que je venais d'acheter à Gondré (CIV 49/52), dévorait la route tant elle se sentait bien ...

Monsieur Bougon est décédé huit ans plus tard. De la même façon que pour madame François, je ne fus pas prévenu. Sa modeste tombe se trouve au cimetière de Choisy-le-Roi.

Le paiement de l'appartement prit fin en octobre mil neuf cent soixante-treize. L'appartement de Choisy-le-Roi fut revendu à bon prix en mil neuf cent quatre-vingt-trois. À part les zones au voisinage des radiateurs, il était demeuré dans un état impeccable. Les acheteurs eurent le bon goût de me demander le nom du peintre « qu'avait fait ÇA... »

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