AU DELÀ DES BOUCHURES
Au niveau de chacune des trois chaînes de révision de l'organisme, Maurice Gruson, ingénieur de formation Arts et Métiers, adjoint en charge de la production, suit en permanence la situation. Cet homme du nord aux yeux bruns foncés, aux manières sobres mais au contact aimable, observe avec attention les chantiers et les hommes. Il s'enquiert des difficultés principales et, s'entretient avec le contremaître ou le chef d'équipe concerné.
Avec chaque agent de chaîne, de longs échanges ont lieu, durant lesquels, il s'évertue à ce que les problèmes rencontrés fassent l'objet d'un processus d'analyse qui participe à leur formation. Et Maurice Gruson, à ma surprise, ingénieur à l'échelle 18, journellement sur le tas, écoute avec curiosité et intérêt le point de vue de l'ancien mécanicien, qui vient, — après deux jours d'examen à Vilgénis, fin décembre mil neuf cent cinquante-cinq —, d'être nommé, huit mois après, agent technique à l'échelle 8, et qui fait fonction d'agent de maîtrise.
Lors de nos nombreux échanges approfondis, usant d'une dialectique déjà bien rodée, il synthétise les observations pour mieux prendre en compte les points à faire évoluer, mais en même temps, tout en dégageant progressivement, tant au plan de méthodes qu'au plan des moyens, les lignes futures d'une organisation de la préparation (plus particulièrement les fonctions ordonnancement et lancement des travaux), dans la perspective d'entretien des futures flottes.
Mais la chaîne d'entretien des L 749 doit être affectée au Centre de révision de Toulouse. Sans attendre cette mesure, dès avril mil neuf cent cinquante-sept, ma hiérarchie m'affecte, à la chaîne d'entretien des L 1049.
En apprenant, fin mars, la nouvelle, le chef de chaîne Vidaud pique une crise à tonalité méridionale, finit par se calmer un peu, et, me voyant abattu et sans voix, me déclare :
« Enfin petit, tu n'étais pas bien avec moi, qu'est-ce que c'est que ce pastaga... C'est toi qui as demandé à changer... »
« Monsieur Vidaud, à l'échelle ou je suis, je n'ai aucun pouvoir, vous le savez, et en plus je n'ai rien demandé. Par ailleurs, je n'étais pas mal avec vous... »
L'ancien est rassuré, me mets la main sur l'épaule et m'assure gentiment qu'il ne m'en veut pas...
Robert Picard. Socialiste, franc-maçon notoire et syndicaliste Force Ouvrière, périgourdin fin et rusé, réputé avoir le bras long (on dit qu'il connaît Max Hymans), chef de la chaîne de grand entretien des L 1049 connaît bien la machine et mieux encore les hommes. Calme et vigilant, il tient, dans le creux de sa main, son groupe de chefs d'équipe et le groupe de contrôleurs affectés à la chaîne, qui se font un devoir d'accéder à ses demandes. Par ailleurs, et c'est bien normal, il tient à être mis au courant, en temps utile, de toute difficulté majeure rencontrée sur chaîne.
Caractéristique essentielle, il examine avec attention les travaux supplémentaires afin d'en maîtriser le volume et sollicite très souvent les contrôleurs afin qu'ils affinent leur décision. Ainsi, compte tenu du grand nombre de câbles de commandes de vol dont le remplacement est systématiquement demandé et du coût de main-d’œuvre induit, — et de la contrainte éventuelle vis-à-vis de la date de sortie de dock — il invite les contrôleurs à prolonger in situ l'examen du câble en passant un chiffon pour rechercher les éventuelles rupture d'un filin, à vérifier avec précision le méplat éventuel au niveau des poulies, et à fixer ensuite, après arbitrage éventuel du chef contrôleur, la décision de procéder ou non au remplacement. Cette action permet d'économiser entre cent et cent cinquante heures de charge de travail par visite. Étendue à d'autres travaux cette attitude de remise en cause avec arbitrage technique hiérarchique s'avère constructive sur le plan de la décision concertée et d'un intérêt économique certain puisque de l'ordre de trois pour cent du coût de la visite.
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