AU DELÀ DES BOUCHURES
La scène précédente eut, curieusement à mes yeux, un écho au marché couvert de Charentonneau, quartier de Maisons-Alfort où mon père démarrait son activité de charcutier traiteur, un samedi matin où je donnais un modeste coup de main à la vente. Le poissonnier d'une allée voisine, homme de petite taille, ventripotent et rougeaud, qui tenait un des commerces les plus importants du marché, et dont le fils, que je ne connaissais pas, fréquentait également Paul Bert, apparut et se planta souriant devant mon père qui découpait les côtelettes :
« Dis donc Prosper, paraît que ton gamin est un cador, qu'il a la dégoise facile et qu'il va bientôt remplacer le prof de maths du lycée. »
Ma belle-mère qui débute timidement dans son activité de vendeuse, s'approche de mon père, et parlant de moi :
« Qu'est-ce qu'il a encore fait... »
L'autre, qui trimballe avec lui une odeur de marée, heureux de son effet, continue prenant à témoin le petit commerce voisin :
« D'après mon gosse et ses potes, ton gamin a coupé le sifflet au prof … y z'en r'venaient pas les mômes... »
Mon père devine ce qui s'est passé, garde un air flegmatique, et s'en sort par une boutade :
« C'est vrai qu'il est plus fortiche pour cela que pour couper une côtelette... »
Durant les trois mois écoulés, mon père m'a fait connaître plusieurs curiosités parisiennes.
Les Halles de Paris tout d'abord, et particulièrement le quartier de la viande, avec ses célèbres « forts des halles », costauds de grande taille, manipulant d'énormes carcasses. Personnages de légendes, qu'on retrouve au petit matin, dans les bistrots bruyants, engloutissant une fumante soupe à l'oignon puis dévorant une andouillette ou une large entrecôte, généreusement accompagnées d'un Côte du Rhône ou d'un Beaujolais. Spectacle impressionnant d'un monde nocturne qui brasse des tonnes de nourriture... et des sommes énormes en liquide.
Au débotté, un samedi soir de fin mars, il m'avait emmené, en nocturne, au Vél d'hiv, découvrir les fameux « six jours de Paris », qui reprenaient après les années d'occupation. J'y avais découvert, aux environs de vingt-trois heures, un folklore populaire et une ambiance folle entraînée par la voix de stentor d'un speaker, relançant, sans arrêt, primes offertes et nombre de tours de piste à effectuer :
« Allô, allô,...une prime de 2000 francs, trois tours... »
Dans un brouhaha d'enfer, les équipes s'envolaient alors, « contrôlées » cette année là, par les équipiers hollandais Guerrit Schulte et Guerrit Boyen, imbattables pistards, champions du moment. Les chasses et les sprints se succédaient nombreux aux sons d'un accordéon virtuose, qui s'échappaient des haut-parleurs. Au moment du sprint, le public hurlait tandis que les canettes de bière, jetées des gradins les plus hauts, volaient jusque sur la piste.
J'ignorais alors que mes cris de joie éclataient dans une salle qui, quatre années plus tôt, avait vécu les rafles des populations juives....
Au moi de mai, avec lui, j'ai découvert le zoo de Vincennes. Revoir autant d'animaux, ce qui me rappelait d'une certaine façon les fermes de mon village m'avait réconcilié avec la vie parisienne. J'étais heureux d'être avec mon père dont j'appréciai la gentillesse naturelle.
Puis seul, un samedi après-midi de fin juin, j'étais allé seul, retrouvé le canal de Saint-Maurice, dérivation de la Marne sur lequel circulaient des péniches. J'y avais admiré et plaint les deux vigoureux chevaux de trait, empruntant pour quelques temps encore un chemin de halage de
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