AU DELÀ DES BOUCHURES
De petite taille, trapu, cinquantaine récente, crâne dégarni avec latéralement quelques fins cheveux roux surmontant des tempes déjà grises, visage ovale légèrement cuivré, avec deux yeux bleus clairs qui fixent avec franchise et attention son interlocuteur, Maurice Guillet, contremaître en charge de la flotte Bréguet 763 et syndiqué cadre CGT, à la réputation d'un homme compétent, qui n'aime ni l'à peu près, ni le dilettante blablateur. Intelligent, intuitif, autoritaire et affectif, il est aussi loyal mais peut se montrer susceptible et soupe au lait, s'il estime avoir été trompé.
Journellement, il fait la tournée du chantier et se fait rendre compte, par chaque chef d'équipe, de l'avancement des travaux et des difficultés éventuelles, et saisit tel contrôleur en tant que de besoin. Après cette inspection, de façon régulière, il interroge, utilise, mais consulte également l'agent de chaîne qu'il associe à ses décisions. Satisfait de cette collaboration, je m'évertue par ailleurs à apprendre les spécificités de l'appareil français, les circuits et points sensibles quant au déroulement des charges de travail. Pour la première fois, et régulièrement, je suis également sollicité pour faire fabriquer — via croquis d'exécution et définitions métallurgiques — des boulons et pièces par la division ateliers généraux.
Mais le travail comporte aussi quelques moments à part. Ainsi, un jour, Jean Bavoux, chef de division, me confie une équipe de techniciens de l'Aéroflot venus se faire, de visu, une opinion sur cet appareil conçu et fabriqué par la France, type d'avion, pouvant comporter un pont supérieur passagers et un pont inférieur utilisé en cargo ou les deux ponts utilisés en version passagers.
Rendu possible par l'enseignement technique reçu à Vilgénis, l'entretien a lieu en langue anglaise et la visite sur avion, qui dure une demie journée, concernera principalement les commandes de vol. À la fin de la séance, mon chef direct Duménil, m'explique que sur motif d'achat éventuel du Bréguet, ces gens se sont en fait livrés à de l'espionnage industriel officiel …
Sur chaîne de GE des 12 Br 763, la satisfaction des nombreux besoins matières en rivets français de tous types, principalement dans le cas du chantier de réparation d'un appareil fortement accidenté à Hassi-Messaoud (chantier dont s'inquiète personnellement, Jaques Scherer, notre Directeur du matériel) requiert de nombreux déplacements chez Bréguet, à Villacoublay. Pour le valeureux mais très critique Ramet, chef d'équipe des chaudronniers, c'est l'occasion de reconnaître l'utilité d'un agent de chaîne.
Alors qu'à notre satisfaction respective semble-t-il, la collaboration entre le contremaître Guillet et moi est bien rodée et s'avère de confiance, en fin de campagne, c'est-à-dire fin juin 1960, mon chef hiérarchique, Yvon Lebel, m'informe qu'à compter du mois de septembre prochain, je suis affecté à la chaîne d'entretien commandée par Albert Dougnat. La nouvelle est vraiment mal prise par le père Guillet qui me convoque sans tarder dans son bureau. L'homme est blême et sa parole agressive. Je rencontre la même situation qu'avec Kléber Vidaud, mais le côté méridional est remplacé par une froide colère blanche. Je dois, une fois de plus, expliquer que je n'ai rien demandé, que je n'ai dans le domaine aucun pouvoir et que je n'y suis pour rien.... tout en reconnaissant, avec lui, que cette décision est assez curieuse. Après réflexion, j'ajoute, qu'à mon avis, ce mouvement ne doit pas avoir pour origine Yvon Lebel, mon chef direct. Guillet finit par admettre que je n'ai pas de raison personnelle à vouloir le quitter, se calme, et réoriente progressivement ses soupçons en examinant la situation future. Et il comprend soudain que son collègue Albert Dougnat, nommé contremaître de la chaîne L 1049, successeur protégé de Robert Picard désormais chef d'atelier, sera certainement par la suite titulaire de la future chaîne B707.... d'où, semble-t-il, mon mouvement anticipé...
Fin juillet 1960, la séparation avec Maurice Guillet, contremaître dont je pense qu'il a l'étoffe d'un chef d'atelier, s'effectue cordialement.
- 141 -