Au niveau de la chaîne, tout se passe convenablement. Sur le plan de l'ordonnancement des travaux le L.1049 Super Constellation ne me posent pas de difficultés par rapport au L.749. Dans l'équipe sur chaîne, qui comprend désormais cinq personnes, — un agent technique qualifié, un agent administratif chargé de la tenue administrative du planning, deux préparateurs « matières » et un Ouvrier Spécialiste Qualifié (suiveur de pièces, chargé des différents mouvements de pièces et éléments lourds allant au lavage ou en réparation dans divers ateliers et des courses) —, les deux préparateurs sont de qualité. Gilbert Cabot, agent technique, précédemment utilisé comme agent administratif, se révèle particulièrement compétent, organisé et possède une très bonne mémoire.

Un lundi matin, désormais chef de département Pierre Carriole constate avec raison que le planning n'est pas à jour et, à juste titre, mais un peu agressif, m'en fait la remarque. Je lui explique que la mise à jour du planning « gouttières» ne peut être effectuée par l'agent administratif, qu'au fur et à mesure du retour des bons d'opérations signés par les compagnons et, quand demandé par le contrôleur, et la présence de ces signatures vérifiée par le chef d'équipe. Carriole me lance alors :

« Peut-être, mais c'est à vous de les relancer... pour que les bons rentrent... »

Interloqué, je lui indique que cette relance, systématiquement faite est cependant inégalement suivi d'effet. Imperturbable, le chef d'organisme me demande d'insister. J'encaisse sans rien dire.

Une demi-heure plus tard, je croise de nouveau Carriole dans l'atelier et demande à lui parler suite à son constat matinal. Commence alors un long parcours animé qui emprunte, plusieurs fois la voie de circulation du hangar.

Je signifie, sans ambages, à mon chef d'unité que chacun, sur le chantier, à ses responsabilités, que l'agent de chaîne est là pour organiser et suivre le déroulement du chantier, en conséquence répondre le mieux qu'il peut à toutes les difficultés d'administration, d'ordonnancement et de bien veiller à satisfaire, en temps utile, les besoins « matières », mais qu'il n'est pas là pour contrôler le travail des chefs d'équipe, qu'il s'agisse des bons d'opérations ou du remplissage des étiquettes concernant le matériel révisable. Je lui explique également que dans certains cas, un compagnon peut être absent et signer le document de travail avec une demie voire une journée de retard. Sans intention diffamatoire, inévitablement, compte tenu de ce que j'ai déjà vécu, je lui indique que, cette surveillance et les éventuelles relances (y compris concernant la sécurité) — éventuellement suites à signalement de l'agent de chaîne — relèvent des responsabilités du contremaître chef de chaîne. Au bout d'un entretien, du genre tonique, ayant dépassé la demie heure, effectué à pas gymnastique, en plusieurs allers-retours et aux yeux de tous, dans le hangar, Carriole, à la fois attentif, et songeur finit par acquiescer à mon point de vue. Je le quitte, convaincu que dans une prochaine réunion des responsables de production il évoquera le sujet avec le chef d'atelier et les contremaîtres et que les choses avanceront dans le meilleur esprit.

C'était sans compter sans les réactions du nouveau chef de département. Je n'ai pas réussi à savoir quelle fut son action. Par contre, dès le lendemain je comprends. Dans les deux premières heures de la journée, aucun chef d'équipe ne m'adresse la parole. Albert Dougnat ne refuse pas ma poignée de mains mais ne répond pas à mon bonjour. Le chef d'équipe Castela, sourit légèrement, en effectuant silencieusement la mise à jour du planning de son équipe. Alors que le chef chaudronnier Lançon, roule silencieusement une cigarette, tout en se raclant la gorge, je lui lance sa propre phrase habituelle :

« Alors Henri, les urines sont claires ce matin...? »

Le brave homme qu'il est, s'assure que personne ne nous regarde, et répond gentiment :

« ...un peu chargées, mais demain ce sera bon... ! »

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