AU DELÀ DES BOUCHURES
Mothes le chef d'équipe responsable de l'aménagement cabine attend que Bébert se soit éloigné de son bureau pour me dire de ne pas m'en faire, la consigne reçue ne valant que pour une journée. Puis sur le coup de midi, deux autres chefs d'équipe m'avouent qu'ils ne peuvent faire autrement que de respecter la consigne dont le chef d'atelier Picard est à l'origine.
Le parfum maçonnique qui, en ce novembre 1959, semble accompagner cette consigne visant à me hocher le mors, me trouble profondément. Par ailleurs, comprenant que je ne peux même pas compter sur Carriole pour m'expliquer, je décide de ne pas lui parler du retour de flamme que j'ai, de mon point de vue, injustement subi. Pendant deux semaines, j'ai l'idée de demander ma mutation, puis je me ravise pensant que ce serait peu courageux et faire bien trop d'honneur à mes juges et, dans ce cas, à leur façon. Puis il me vient à l'idée de faire figurer, sur le planning gouttières, en tête de chaque équipe le nom de chaque chef. Comme aurait pu dire Alphonse Allais, c'est à peu près vers cette époque que les quelques chefs retardataires mettent plus de soin à rentrer les bons des opérations terminées. Avec Dougnat et avec l'ensemble des chefs d'équipe, le bon climat se restaure rapidement.
Bébert demeure toujours impassible, sauf lorsqu'il entreprend, avec Roger Dombre, souvent en ma présence, une longue conversation sur les dernières évolutions techniques concernant les appareils photographiques récents.
Albert Dougnat qui fréquente alors, tous les jeudis après-midi, la rue Cadet, ne manque jamais de s'arrêter dans une boutique voisine, spécialisée dans le domaine photographique. Rendant compte de ses investigations, le personnage austère envisage objectif et focale, aborde la parallaxe, évoque les lentilles, et libérant progressivement ses connaissances en optique, dévoile un de ses hobbies. Ainsi, notre Bébert, l’œil soudain allumé, le discours disert, et le visage quelque peu rosi, debout avec les bras demeurés croisés sur sa poitrine, déclare avec un sourire maîtrisé, son enthousiasme et s'abandonne, quelques instants, au plaisir d'une sorte de bandaison à la fois technique et artistique avec Dombre qui lui est, par ailleurs, photographe.
Certes, la plupart d'entre nous l'avaient déjà vu en piste, mais en ce début d'année 1960, majestueux de ses dimensions, presque hautain avec sa dérive qui dépasse dix-huit mètres de hauteur, et fier de ses quatre réacteurs puissants et propres, il est en poste de grand entretien. Les docks de nez, de voilure et de queue — accès horizontal (plan fixe et gouvernes de profondeur) et vertical (plan fixe vertical, antenne et gouverne de direction) simultanés, sont à la mesure de ce Boeing 707 A, sorti des installations d' Éverett (paine field) en banlieue de Seattle (WA). Ce spectacle traduit avec éclat toutes les capacités intellectuelles et manuelles misent en œuvre pour inventer, mettre au point, produire, exploiter, et entretenir un des moyens les plus modernes de ce début de seconde moitié de notre vingtième siècle.
Mais ce quadriréacteur très performant, dès son début d'exploitation, a révélé, en vol, un singulier défaut qui se traduit par d'importantes oscillations en lacet et roulis induit « Yawling and rolling, ou Yaw-roll coupling ». En liaison avec le constructeur Boeing, les Opérations aériennes de toutes les compagnies exploitantes, ont évidemment prises toutes les dispositions pour que cet important défaut technique, qui ne met pas en cause la sécurité des vols , n'affecte que modérément l'agrément et le confort du passager.
Le phénomène, communément appelé Dutch Roll, « roulis hollandais », a, dès la mise en service de l'appareil, conduit les techniciens de chez Boeing, à définir un important programme de modifications, qui, pour Air France entraîne, pour chacun des 5 B707-328A déjà en exploitation, un chantier de l'ordre de cinq mille heures de main-d’œuvre et une immobilisation totale au sol de cinq semaines. Les chantiers vont se dérouler en position 4 (extrême ouest) du hangar N5 d'Orly. Albert Dougnat et moi, affectés à la première chaîne d'entretien des B707, y sommes installés depuis peu.
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