Avec la hiérarchie de production (chef d'atelier et contremaîtres) qu'il salue chaque jour, Georges Valette est moins à l'aise. Il est vrai, par exemple, que Robert Picard, à l'époque puissant chef d'atelier et trésorier du syndicat FO, avec qui, un jour, il abordait un problème de gestion des effectifs, ne l'avait pas ménagé, en lui distillant, via un familier et dominant tutoiement, et avec un ton volontairement calme accompagné d'un fin sourire d'angle, un sentencieux tire-laisse :

« Laisse les personnes qualifiées régler ce problème. Ne t'en mêle pas je te prie. Pense plutôt à régler ta cotisation syndicale si tu veux avoir, le moment venu, ton avancement. »

Valette, à n'en point douter, ressentait ce peu de considération, mais continuait, avec une attitude naturelle et une certaine résignation, de transporter dans le hangar, selon le cas, ses hésitations, et ses incertitudes, tout en devenant, paradoxalement, de plus en plus accepté par tout l'encadrement, échelon hiérarchique il est vrai plus enclin à redouter une forte personnalité, qu'à s'émouvoir d'un cadre supérieur certes un peu insuffisant, mais après tout si peu dangereux....

J'eus, en tête à tête, plusieurs entretiens avec Georges Valette, dont deux importants.

L'un concerna ma notation professionnelle (Fiche d'Orientation et Carrière) au second degré, dont la trentaine de cases, fut cochée au crayon, en cinq minutes. Très bon partout. Apparemment satisfait mais prudent, Valette m'interrogea alors d'un bref « ça vous va ?». Je me suis mis alors quelques secondes à la place d'un directeur qui lirait ce document. J'ai expliqué à mon notateur que cette notation n'était favorable ni à lui, ni à moi et que l'on devait en réexaminer ensemble les postes principaux, et faire en sorte qu'elle soit plus fouillée, plus pertinente et différenciée d'autres notations, de gens plutôt moyens à mes yeux, et qui collectionnaient, souvent, des « très bons » dévalorisés par l'usage. Comme un enfant à qui l'on dit, va te laver les mains avant de te mettre à table, Valette, dans un premier temps sembla surpris, mais accéda à ma demande, ajustant sept postes, deux passant de très bon à bon et cinq progressant de très bon à excellent. Je demandai ensuite à mon notateur, qui maintenait, en cohérence, son appréciation globale précédente de « très bon élément » de bien vouloir, en synthèse, en préciser les éléments majeurs, lui rappelant ainsi qu'une notation professionnelle, n'était pas une formalité administrative, mais devait servir tant à la Compagnie qu'à l'intéressé. Valette accepta, ajoutant j'avais eu raison de réagir ainsi...

L'autre porta sur mon chef direct Lebel, au sujet duquel, semble-t-il, le torchon brûlait. Valette, qui me paraissait embarrassé, me demanda à le rejoindre dans son bureau en début d'après-midi et se libéra tout de go, de sa question :

« Qu'est-ce que vous pensez de votre chef Lebel ...? »

« Je peux vous répondre très franchement … »

S'attendant peut-être à ce que je déblatère sur l'intéressé, Valette me donne sa parole que cela restera entre nous et que de toutes façons (peut-être est-il envoyé par Carriole ?) il ne m'interroge que pour mieux préciser son avis personnel. Dans ces conditions, j'y vais carrément, mais pas forcément dans le sens attendu :

« Lebel est ce qu'il est... et comme il a toujours été correct avec moi, ne comptez pas sur moi pour dégoiser … Mais par contre, je considère que c'est un type qui n'est pas à l'aise dans son poste, et la faute en revient à la hiérarchie qui prononce certaines promotions à l'ancienneté, sans véritable préparation et sans discernement dans le poste confié... De plus, si l'on avait de la considération pour la fonction Préparation, ce genre de situation n'existerait pas... »

Valette, décontenancé, me rétorque qu'on ne peut pas faire autrement, (sous-entendu, pour les agents de maîtrise dépassant la quarantaine et bloqués pour l'avancement, parce qu'ayant atteint le sommet de leur catégorie), du fait de l'absence d'échelles de recouvrement qui permettraient de récompenser les vieux et dévoués serviteurs sans les promouvoir.

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