AU DELÀ DES BOUCHURES
En politique, les Français viennent d'approuver à 90%, les accords d'Évian. En conséquence de cette évolution, c'est, au total, environ un million de personnes (900 000 français et de 100 000 harkis ), qui, dans la peine, vont devoir quitter l'Algérie. Les agents Air France du Centre d'Alger trouveront différentes affectations à Orly.
Au matin du second lundi d'avril, rien ne semble devoir changer l'ordre des choses. Environ dix minutes avant la prise de service, Albert Dougnat et moi échangeons quelques mots, tandis que chacun rejoint son poste.
À huit heures cinq, Gilbert, m'informe de l'absence de Maq, non pas dans un souci de dénonciation, mais au contraire parce que cette situation l'intrigue, ne serait-ce que compte tenu de l'habituelle très bonne assiduité de notre équipier. Nous nous interrogeons, pendant quelques minutes, sans aller jusqu'à nous inquiéter, lorsque déboule vers nous, le masque sombre, puis le ton grave, le breton Loubic, chef des mastiqueurs, et donc précédent chef de Maq.
« N'attendez pas Maquhenem, il ne viendra plus... Il est mort hier … »
Quelques secondes de silence, puis devant nos mines interdites et notre silence, Loubic reprend son information en hachant sa phrase :
« Il s'est suicidé hier... s'est pendu.... dans la maison qu'il était en train de construire… depuis déjà un bon bout de temps … près de deux ans déjà... »
« Ah, merde ! Qu'est ce qu'il s'est passé, vendredi j'ai fumé une cigarette avec lui... »
Manuel Diez s'est approché. Gilbert lui explique. Consternation. Je m'adresse à eux :
« Un problème vendredi dernier...? Quelque chose qui pourrait expliquer... il a mangé à la gamelle comme d'habitude...? »
Les deux lèvent les épaules, me fixent à leur tour et répondent en même temps :
« Non Pierrot, pas de problème avec personne. Il était là serviable et discret comme d'habitude... et vers midi, il est parti chercher les gamelles des gens de la chaîne... »
Loubic tente de m'apaiser :
« Attends, ne te mets pas dans cet état. Moi, je pense à la baraque qu'il construisait... ça peut être la fatigue, le découragement ou le manque de blé... Il a perdu certaines primes en quittant son boulot précédent... Va savoir ce qui a pu se passer dans sa tête...? »
Manuel insista en ce sens, confirmant que toute l'équipe l'avait bien accueilli et bien traité. Je finis par admettre qu'aucun élément au niveau du groupe n'était susceptible d'expliquer ce geste de désespoir. Longue, imposant au fil des heures le souvenir pénible de ce brave type, la journée n'apporta aucune réponse véritable à toutes nos interrogations. La quête, effectuée le lendemain par deux de ses copains « du mastic » fut un bien modeste et passager exorcisme à notre émotion et à notre peine.
Maq fut enterré, le jeudi suivant, à Villeneuve-Saint-Georges. Peu de temps après, dans le hangar, on ne parlait plus de lui. Ou alors, seulement quelques mots de ceux qui l'avaient connu, pour saluer discrètement la mémoire d'un homme simple, un type jugé gentil par tous, et encore présent parmi nous, il y avait peu. Des banalités dont nous autres, êtres humains, semblons avoir tant besoin pour, sur l'instant, nous déculpabiliser d'être encore en vie et s'accorder sur notre impuissance. Par la suite, différentes hypothèses ou explications incomplètes furent avancées par les uns et les autres. Aucune information officielle ne parvint jusqu'au hangar.
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