AU DELÀ DES BOUCHURES
En mai 1963, Jean Treins (ingénieur ENSAM/ ENSE), précédemment détaché auprès de la Direction technique de Royal Air Maroc, succède, à Georges Valette comme Adjoint chargé de la production.
De taille moyenne, cheveux noirs coiffant harmonieusement une tête trapézoïdale au front haut et large et mâchoire volontaire discrètement carrée, l'homme, portant un costume sur mesure foncé, observe, en permanence, une démarche volontaire. Une poignée de mains ferme et un puissant regard brun, successivement porteur d'attention, de considération puis d'intensité, et enfin d'une sorte de magnétisme, vont successivement capter, puis dominer, son ou ses interlocuteurs. Sous un air bonhomme, cet homme, dont le regard puissant, — associant à un verbe à consonance parfois martiale, le charme et la ruse, — balaie de façon continu un auditoire sous surveillance, apparaît progressivement comme quelqu'un de déterminé, et, plus encore, comme un homme de pouvoir.
Son discours à l'enveloppe bien rodée, aux intonations s'accordant à l'objectif et aux destinataires, ne manque pas de finesse. Ainsi, d'une façon générale, il ne manque pas d'introduire un exposé général en soulignant le fait que, à la tête de l'organisme, « nous » avons la chance d'avoir un patron dynamique et sympathique. S'adressant, aux contremaîtres qu'il a invité au restaurant, pour un échange convivial visant à « mieux faire connaissance », il crée cependant quelque émotion, lorsqu'en fin de repas, — et après leur avoir caressé le poil en reconnaissant l'importance de leur rôle — il lâche comme un avertissement, que « tous ceux qui ne marcheront pas avec lui, seront, considérés comme étant contre lui … Rapidement, par son allure, son verbe déterminé et sa capacité d'évacuer les petits problèmes, il fascine mon chef Mirikelam, lequel, mi-transporté, mi-inquiet, le suit comme son ombre, s'accroche de plus en plus à sa personne et, peut-être pour se sécuriser, va jusqu'à m'interroger :
« Alors, que pensez-vous de notre nouveau chef de production... vous qui aimez les gens qui agissent... vous devez êtes satisfait ? »
« Pour moi, cela ne changera rien, je vais continuer de bosser toute la journée, mais pour vous, je vous suggère de baliser, parce que cette personne finira, à coup sûr, à DG-DT6… »
Sourire mi-figue, mi-raisin de Mirik :
« Qu'est-ce qui vous permet de dire cela ...? »
« Les traits de personnalité de la personne et le fait qu'il se soit autorisé, d'entrée de jeu, à bien mettre le point sur les i aux contremaîtres. Si c'était vous qui aviez fait ce genre de déclaration, le surlendemain vous étiez pendu à une poutre du hangar... Avec lui, personne ne moufte, et certains, dont je suis, comprennent qu'en plus d'avoir ses façons avec la hiérarchie, il doit avoir de puissants appuis... d'où, j'imagine, cette sacrée confiance en lui, et cette audace... ».
Assis à cent vingt degrés dans son fauteuil, et tirant avec gourmandise sur sa bouffarde, Mirikelam intéressé, mais perplexe, demeure discret. Mais je suis sûr qu'il met à jour son logiciel de carrière ... et se contente de manifester une sorte de laconisme, en l'espèce abusif et trompeur:
« Oui, vous avez certainement un peu raison, mais de toute façon dans cette maison, et c'est assez incroyable, avant d'engager quoi que ce soit, il faut en permanence tenir compte des avis, choix, appartenances ou accointances, pouvoir ou appuis de tel ou tel. En finale, moi je considère que les forces et les personnalités en présence s'équilibrent.... et qu'on peut ne pas tenir compte de tout ça... ! »
Un temps, puis se ravisant :
"... ou en tenir compte et monter dans le bon train... »
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