En ce début octobre 1963, le hangar, avec ces quatre chaînes en pleine activité, a des allures de ruche. Sur la chaîne Caravelle conduite par le père Pagès, alors que la période des essais de tous les circuits de l'avion va débuter, les deux circuits hydrauliques sont en pression. Au poste, les étiquettes de sécurité1 sont en place sur les manettes de commande des divers circuits actionnés par la puissance hydraulique. La règle est absolue : sans s'être véritablement assuré auprès du compagnon qui a daté, signé, et mis en place cette étiquette, et vérifié auprès du chef d'équipe concerné, que le motif à l'origine de l'installation de cette « sécurité » a disparu, l'interdiction de manœuvre de la commande est totale. Par ailleurs, et, pour les mécaniciens, c'est la base du métier, avant tout mouvement d'éléments — débattements de trains d'atterrissage, de volets, de gouvernes des trois axes et des destructeurs de portance (spoilers ou aérofreins) —, les compagnons en charge du système qui va faire l'objet d'une manœuvre, doivent s'assurer de la liberté de la ou des zone(s) concernée(s) et de l'absence de risque de nature humaine et/ou matérielle dans ces zones.

Exprimées en les termes précédents, les dispositions intéressant la sécurité, qui intègrent à la fois la complexité du métier, le sens des responsabilités exigé, et la nécessaire solidarité ouvrière, semblent répondre totalement aux risques. Voire...

Ce jour là, je suis sur la chaîne 4, faisant le point de la situation avec René Brian. Rien ne semble devoir troubler le rythme des plus de six cents personnes qui travaillent. Mais soudain... (Je laisse la parole à Dominique Ottello, un jeune mécanicien « équipements », témoin proche de l'événement):

« ... Alors que je travaille sur le saumon de l'aile gauche de l'appareil, au remplacement d'une lampe à éclat, j'entends soudain des cris sourds qui proviennent du dessous de l'aile, d'aucuns hurlent « Sortez les aérofreins », d'autres crient « coupez l'hydraulique ». Le tumulte est général. Plusieurs compagnons affolés, courent dans tous les sens. Un concert de voix suraiguës, des clameurs hystériques, ajoutent encore à une panique générale. Effrayé, le corps paralysé à l'idée de ce que je crains de découvrir, je descends lentement de mon escabeau. Deux compagnons chaudronniers, dont les bruyants pétards étaient deux minutes plus tôt en activité, m'apparaissent alors, avec les deux corps devenus prisonniers dans le logement des aérofreins, et la poitrine de chacun écrasée par la fermeture des surpuissants vérins de commande. Quand, enfin, après un temps qui m'apparaît interminable, les aérofreins sont positionnés en position sortie, deux corps libérés tombent au sol. Cage thoracique enfoncée, poumons perforé, arrêt cardiaque pour les deux malheureux agents. Spectacle horrible, qui semble se dérouler au ralenti dans un temps qui s'est soudain arrêté. Et ce bruit, étrange et insupportable, qui persiste dans mes oreilles, tandis que pétrifié par l'horreur, se mêlent dans mon esprit qui voudrait se ressaisir, l'incompréhension, l'incrédulité et un désarroi total. »

Dans tout le hangar, l'émotion est à son comble. Immédiatement prévenu Carriole, et ses adjoints sont venus sur la scène de la tragédie et se sont fait préciser les conditions exactes de l'accident. Chacun d'entre eux est bouleversé. Puis, l'ambulance des pompiers emporte les corps des victimes pour un examen médico-légal.

Carriole très ému remonte dans son bureau rendre compte au Directeur du Matériel. Aussitôt après, il convoque les chefs de chaîne SE 210 et l'ensemble de l'encadrement des études et de la Préparation pour se faire préciser tout le détail opérationnel intéressant la situation rencontrée. Force est de constater, qu'indépendamment de l'étiquette de sécurité à mettre en place sur les commandes situées au poste, il n'existe pas de moyen véritable, situé au niveau de la zone de danger proprement dite, pour se protéger de tout risque. Dans le cas présent, il apparaît que la manipulation de la commande a pu être opérée, en l'absence d'étiquette de sécurité mise en place au poste.

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