AU DELÀ DES BOUCHURES
Après ce grave accident, dont nous étions de fait tous responsables, sur chaîne, une agitation sporadique dura quelques semaines. Un tract syndical, assez virulent visa la Préparation et, s'en prit très injustement à Mirikelam, qui payait là plus ses attitudes et à son comportement que telle réelle responsabilité. Cependant, suite à différentes actions intéressant l'exercice plus systématique de l'esprit de sécurité, début décembre l'atmosphère se trouva quasiment restaurée.
Au premier janvier 1964, je reçu mon second avancement en catégorie maîtrise. Mirikelam qui avait été mon chef durant ce que j'appelai le second pas intéressant l'organisation des chantiers de grand entretien avait insisté, auprès de Carriole pour l'obtenir. Son départ était évoqué pour le début du second trimestre 1964. Mirik, qui sortait éprouvé par la mise en cause du tract l'ayant visé en voulait à tout le monde, et ne semblait ne maintenir sa confiance qu'en Treins, désormais muté.
C'est dans ce climat morose que, fin janvier, il me fit une surprenante invitation. Tout de noir vêtu, enveloppé dans son loden au col doublé de soie, il vint vers moi, un vendredi soir, environ un quart d'heure après le départ du personnel. Le regard noir, le ton glacé, et au total l'air d'un conspirateur, avec lesquels il débuta son ambassade, n'annonçait rien de bon. Invité à le suivre, je l'accompagnai vers le fond du hangar. À l'abri des regards et de tout auditeur possible, me fixant alors avec intensité, il m'entrepris étrangement, presque brutalement:
« Je veux savoir si je peux compter sur vous car j'ai une chose importante à vous demander... ? »
« Si c'est dans mes cordes, je veux dire si c'est dans mes moyens... (je pense à un éventuel travail qu'il n'est pas en mesure d'obtenir de l'échelon central et pour lequel, bien que n'étant plus sous ses ordres, je serais en mesure de lui fournir) ... oui, je serais content de vous rendre service... »
Regard circonspect, pour bien vérifier que nous sommes seuls. Mirik, toujours tendu, reprend :
« Il s'agit de Kientz..., je vous demande de lui saboter le travail... »
Je tombe des nues. Éberlué, je l'examine, puis tente de le dissuader de la suite, en essayant de prendre du recul via un langage que je m'autorise familier :
« Attendez.... là, vous déconnez … ou je n'ai pas bien entendu... »
Imperturbable, la voix un peu tendue, Mirik insiste :
« Je vous demande de ne pas faire bénéficier Kientz de votre travail, de ne pas l'aider à réussir dans son poste... Vous me devez bien ça ...! »
Là, je ne peux plus faire semblant de ne pas comprendre et malgré la sympathie que je lui porte, je mets les choses au point avec précision :
« Je n'ai aucune raison de donner suite à votre demande et quant à vous devoir quelque chose, je trouve que vous dépassez les bornes. Je ne sais pas ce qui peut expliquer votre comportement, mais sur tous les plans, vous êtes dans l'erreur. Alors, une dernière fois, renoncez à ces conneries et je tenterai d'oublier votre sordide demande... »
D'une voix lasse, Mirik réagit presque mécaniquement :
« Alors c'est non... ?
« C'est non, définitivement non.. .! … et je suis peiné de la situation que vous venez de créer. »
Après avoir laissé percer son désappointement, Mirik, par une allusion se voulant blessante, soulage son amertume, avant de me quitter d'un pas rapide :
« En vous demandant ce que je viens de vous demander, je pensais que vous en aviez un peu plus dans le ventre... et que vous auriez un peu plus de gratitude à mon égard … »
- 171 -