AU DELÀ DES BOUCHURES
Après l'intervention tout à fait inattendue de Mirik, je suis à la fois embarrassé et très mal à l'aise. Pendant tout le week-end, je réfléchis à ce que je dois faire. Je n'aime pas jouer les dénonciateurs, mais là, le sujet à la fois sérieux et délicat, me complique les choses. Dans un premier temps, je pense à informer Carriole et à prendre son avis. Mais je me méfie de sa réaction. Dans un deuxième temps, j'essaie de me faire à l'idée qu'en fait le sujet ne me concerne pas et que ces « messieurs de bois-joli3 », n'ont qu'à régler leurs comptes entre eux. Et puis, me vient soudain à l'esprit que la demande troublante, qui m'a été faite, n'a peut-être pas Mirik comme origine. Quoiqu'il en soit, cette situation commence à me peser. Dans un troisième et dernier temps, j'essaie de me mettre à la place de celui qui est visé et assez rapidement, je conclus qu'à sa place, j'apprécierais tout de même, d'être au moins informé. Mais, immédiatement après avoir envisagé cette voie, je m'interroge concernant la réaction éventuelle de Kientz qui ne me connaît pas encore personnellement et qui peut, le cas échéant, se demander quel rôle je joue ou essaie de jouer, dans une telle affaire. Décision pas facile. Néanmoins, dès le lundi soir, avec plus ou moins de bravoure, en termes plus ou moins maladroits, j'informe Kientz et me libère du poids de la demande qui m'a perturbé pendant trois jours. J'essaie de lui faire comprendre que je n'attends aucune action de sa part, que je ne poursuis aucun but, mais que je suis presque heureux de m'être soulagé. Kientz écoute ma courte déclaration avec attention. Sur son visage, je lis successivement la surprise, la réflexion et une moue qui semble vouloir évacuer mon information d'un revers de main. Mais plusieurs cillements des yeux et un petit raidissement de mâchoires, intervenus lors d'une réponse, qu'il veut rendre évasive, et finalement un remerciement final pour l'avoir tenu informé, m'indiquent qu'il n'est pas totalement indifférent à mon récit, récit dont nous ne reparlerons jamais lors de nos nombreux contacts ultérieurs.
Début avril 1964, Louis Pagès, homme pragmatique contremaître sans histoires, toujours de bonne humeur, responsable d'une des deux chaînes de révision SE 210, l'air embarrassé, frappe, de bon matin à mon bureau. et, un peu tendu, m'adresse un vigoureux « Salut Colbert, tu vas bien... ». J'attends la suite, un peu craintif, pensant qu'il est venu m'exposer un problème délicat. En fait, il est venu me demander si je peux lui remplir sa déclaration d'impôt en tenant compte du document explicatif joint. Un peu surpris, je lui réponds favorablement, et il me remet toutes les pièces. Pendant l'heure de midi, je dépouille son dossier et découvre qu'il a un fils handicapé et qu'il doit fournir certaines pièces. Cette information me touche beaucoup. Sans difficulté, je lui remplis sa déclaration et rédige une pièce jointe. Avant de partir je lui résume la situation en lui demandant d'ajouter un certificat du médecin. J'ajoute quelques mots simples, au sujet de son fils adolescent, pour lui dire ma sympathie. Le lendemain matin, ce brave Pagès m'offre deux pigeons déjà plumés en remerciements. On ne connaît jamais assez bien ceux que l'on côtoie journellement au travail...
Début mai 1964, je reçois le second prix du concours de sécurité proposé par le petit carnet que chaque agent de maîtrise reçoit en début d'année. Brusquement je repense à l'accident et aux deux compagnons tués en septembre 1963. Sans intention autre que de participer, c'est en souvenir de la situation vécue que j'ai rempli le questionnaire. Petit mot d'accompagnement et félicitations du directeur Jacques Schérer. Le prix est à retirer à Paris. Je dois prendre une demi journée, mais dans ce cas je considère que je n'ai pas à récupérer des heures supplémentaires dont le montant effacerais le bénéfice du prix. Carriole se rend alors à mes raisons. On considérera donc qu'il s'agit d'un déplacement pour le travail. Cent cinquante francs remis en liquide et dépensés immédiatement en sortant de la petite cérémonie, par l'achat d'une très jolie nappe rapportée pour notre récente table de salle à manger. Façon d'échapper à un arrosage au retour au hangar.
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