AU DELÀ DES BOUCHURES
Émotion soudaine dans le bureau où nous sommes installés, l'élingue utilisée pour la manutention des deux moteurs Pratt et Withney R 2800 moteur a disparu. On sait que cet outillage intéresse beaucoup de monde sur l'aéroport. Claude Blais qui connaît bien comment tout se passe ici, nous invite à ne pas nous faire de souci, et nous indique comment la récupérer le moment venu... moyennant cinq livres libanaises, ensuite comment la conserver jusqu'au jour du chargement des deux moteurs dans le cargo B 707 enfin, veiller à la glisser, au dernier moment, dans la soute, du courrier en partance.
Début d'après-midi au célèbre restaurant Le Lucullus ou, pour des prix abordables à nos indemnités de déplacement, les délicieux légumes de la plaine de la Bekaa, accompagnent de leurs délicieuses saveurs, les meilleures viandes, importées du monde entier. Et, peu après, délicieux moment entre une mer tiède et une piscine olympique d'eau marine avec des cabines impeccablement tenues. Ou bien visite des grottes de Jeita, du château de Beit Eddine, des Cèdres … et du magnifique site de Baalbeck (ex Héliopolis) avec son célèbre festival annuel. Visite du site archéologique grandiose suivie, au retour, dans une agréable fraîcheur nocturne, d'un incomparable mezzé, inévitablement accompagné du Rosé des Tourelles, dans ce remarquable restaurant ouvert de Zahlé.
Ballade nocturne aux souks, parfumés de tous les épices, ouverts tard le soir, avec en particulier celui de l'or qui à des prix raisonnables, agrémentés du plaisir d'une négociation pratiquée à café offert, vend un métal qui, sans faire toujours 18 carats, fera néanmoins le bonheur de nos épouses.
Importante et animée escale Air France de Beyrouth, confié au commandement compétent, discret et efficace de Guy Alauzen, assisté du remarquable et aimable Khadige, paisible libanais de souche, qui gère avec une aisance levantine un essaim d'hôtesses d'accueil et règle avec doigté les nombreux problèmes avant embarquement. C'est dans leurs locaux que nous venons passer nos télex, tout près des comptoirs d'enregistrement où se présentent régulièrement, comme autant de Schéhérazade, les plus beaux regards sémites féminins.
Situation soudain préoccupante lors du chargement des caisses de matériels, à destination d'Orly, dans la soute arrière d'un B 707. Alors qu'en zone fret de l'aéroport, une demi-douzaine d'employés rythment leur cadence de Yalla, en introduisant, sous mon contrôle, les caisses par la porte avant, je m'aperçois soudain que certaines d'entre elles, les moins volumineuses, sont déchargées par la porte arrière ... Sourires. Yalla moins musicaux et tout rentre dans l'ordre.
Et puis cet instant simple et heureux, vécu avant de partir, avec un Duménil que j'avais, durant trois jours, avec une insistance presque déplacée, progressivement chargé d'une mission complémentaire, consistant à se procurer, auprès de la Représentation locale du papier à en-tête Air France, et sur notre budget, une somme de vingt-cinq livres libanaises, de façon à récompenser le nommé Michel de la qualité de son travail. Puis ce modeste et effacé palestinien, soudain « officiellement » honoré, qui, pour le remercier, serre avec effusion la main de Dudu, lequel ému à l'extrême, ne déclenche aucun de ses tics habituels, mais s'honore d'écraser une larme sur son visage.
Moments inoubliables d'un Liban, — largement polyglotte, accueillant, économiquement et financièrement actif et très renommé, en permanence aux aguets des attitudes syriennes, vivant dans de superbes paysages un fragile équilibre multi-confessionnel, — qui papote, suppute sur son avenir, avec les clans qui négocient chaque jour en souriant leurs ajustements, et où tard le soir, les privilégiés dînent indifférents, dans les luxueux établissements de mer ou de montagne, tandis qu'augurant d'un enfer proche pour cette ancienne Phénicie, des patrouilles armées, issues des camps des malheureux réfugiés palestiniens, roulent sur les artères principales d'un Beyrouth au ciel d'azur, déjà assis sur un baril de poudre.
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