AU DELÀ DES BOUCHURES
Jeudi de ma troisième et dernière semaine en arrêt maladie, Kientz passe vers seize heures à la maison pour prendre de mes nouvelles. Je suis sorti depuis dix minutes et, la forme à peu près retrouvée, suis en train de parler, dans le bureau de sa toute proche officine avec le pharmacien Portal, collègue du conseil de surveillance de l'immeuble.
Égal à lui-même, le potard me recommande au long cours un anxiolytique doux. Avec véhémence, je lui rétorque que ce n'est pas en béquillant son psychisme qu'on peut véritablement restaurer ses capacités intellectuelles. Portal se drape dans une dignité médicale, prend alors des airs de savant et d'un docte ton m'assène que ces médicaments ont fait leurs preuves. Me revient en tête l'ordonnance du docteur Vermot : mélange de plantes pour retrouver le sommeil et Biomag au long terme pour retrouver l'équilibre. Une histoire égrillarde pour, avant de le quitter, allumer l’œil droit de ce faux-cul de Portal et je parcours les deux cents mètres qui me séparent de mon domicile.
Simple coup de sonnette et mon épouse ouvre la porte de l'appartement. Stupéfait, je découvre un Kientz, debout, soulagé de me voir enfin apparaître. Je lui fais part de mon regret de ne pas avoir été là pour l'accueillir, lui indique qu'à la veille de ma reprise j'ai voulu prendre un peu l'air, et l'invite à prendre un pot. Kientz décline poliment l'invitation compte tenu de l'heure, et s'enquiert simplement de ma santé. Je lui confirme ma reprise de travail pour le lundi suivant.
Satisfait, l'homme pressé me serre amicalement la main, remercie mon épouse et repart... au travail.
Du fait de cet arrêt maladie, j'ai interrompu mes cours du soir au CNAM, et, je dois bien l'avouer, trouve un soulagement dans cette situation qui me libère des examens à passer au mois de juin. Mais, immédiat rebond, j'achète les cinq livrets de la librairie Dunod qui reprennent, en exercices, le programme de Maths Générales et commence à domicile une révision du cours, m'applique aux exercices et établis au fur et à mesure mes fiches de synthèse par domaine.
Ainsi, dès octobre 1965, tous les samedis de 8 heures à 13 heures, je suis au CÉSI, en préparation, et les soirs en semaine, à domicile, j'effectue à la fois la charge précédemment indiquée et les exercices (Maths, Physique, Français) demandés par le CÉSI. Charge de travail certes importante, effectuée chaque soir après le repas, mais beaucoup moins stressante et beaucoup plus profitable que le précédent bi hebdomadaire déplacement au CNAM.
Au fil des ans, l'organisme reçoit en stage les jeunes ingénieurs dernièrement embauchés. Tous, me sont confiés pendant quelques jours. J'ai parmi eux ainsi accueilli sur chaîne, Jean Gay, (futur chef de la division Concorde, chef de centre de Roissy, sous-directeur de la production, directeur-adjoint de la Direction des Opérations Aériennes), Jacques Bankir qui deviendra plus tard directeur du Transport.
Mais cette année, en octobre, c'est Kientz lui-même qui retient de piloter un sup'd'aéro et un gadzart. Et voilà le premier nommé qui est invité à (essayer de) réinventer l'organisation d'une visite, en utilisant le Planning Pert et la méthode des graphes. Ces méthodes utilisées pour la conduite des grands chantiers (construction et équipement d'une usine par exemple) dont la totalité ou presque des opérations sont définies et temporisées. Elles consistent à prendre en considération les particularités de chaque opération — temps alloué, nombre d'exécutants maxi, contrainte d'antériorité, contrainte d'approvisionnement, contrainte de moyens (moyens de levage par ex), liens aval et amont avec autres opérations, etc... — et de matérialiser son analyse par un graphe fléché d'un rendu spectaculaire, qu'il faut ensuite « maîtriser », pour en déterminer les points clés et établir les feuilles de route pour chaque intervenant. Appliqué au grand entretien des avions, l'idée, ou plutôt l'excitation entraînée par ces méthodes fait son chemin et au niveau des conversations, l'ordinateur est même envisagé....
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