AU DELÀ DES BOUCHURES
Le lendemain, comme chaque jour, Carriole vient me serrer la main dans mon bureau et observe mon humeur maussade. Inévitablement une discussion s'ouvre qui effleure le sujet sans aller au fond des choses. Seuls les lieux communs servent de réponse :
« Vous êtes jeune... Vous n'avez pas à vous plaindre... En allant au CÉSI, vous finirez catégorie V ..»
« Tout cela c'est très bien, mais j'aurais préféré passer Mécanicien navigant, pour deux fois moins d'heures de travail par mois, je gagnerais le double... tandis que là, j'ai l'impression de faire une carrière de fonctionnaire .. »
Carriole est un homme bien élevé, dont le déroulement de carrière n'a pas besoin de ce type de débat.
Début d'année 1966, traditionnels échange de vœux. Carriole et Kientz m'ont souhaité une réussite lors de mon passage au CÉSI. Carriole doit avoir, comme moi, eu connaissance de mes très bons résultats aux épreuves d'entrée, mais ne m'en pipe pas un mot. Il me demande si je suis heureux. Je lui rétorque que j'aurais préféré quitter le grand entretien avec un pot de départ significatif, mais que les conditions ne me semblant pas réunies, j'ai renoncé. Carriole hausse les épaules et s'assure que je brieferai correctement mon remplaçant. Je l'assure de ma totale loyauté sur ce point et lui dit mon souhait de voir le service fonctionner de la même façon après mon départ.
Première semaine de février, Guy Riou, chef d'équipe de mécaniciens « équipements » sur chaîne Caravelle en liste d'aptitude catégorie IV me rejoint dans le bureau. Nous nous connaissons assez bien et comme nous avons toujours collaboré sans problème, la liaison s'opère naturellement. Je lui explique en détail comment je considère mon rôle dans le poste qu'il va désormais tenir, insiste sur la nécessité pour chaque groupe d'être, sans ambiguïté, au service de la chaîne, en anticipant les problèmes, en veillant sans cesse retenir de chaque situation vécue l'enseignement à en tirer sur le plan organisation, que ce soit concernant le planning, les bons d'opérations. J'attire son attention concernant les fortes et diverses sollicitations que subissent les préparateurs et la fatigue et la nervosité qui en découlent parfois. Je l'invite à prendre en compte l'importance de leur rôle, compte tenu des délais d'immobilisation des avions. Je lui indique tous mes différents classeurs et dossiers dans lequel il trouvera trace des problèmes déjà traités.
Je lui commente les personnalités de chacun, puis les jours suivants, lui présente, chacun à leur poste de travail, les membres de chaque groupe. Puis j'invite, à tour de rôle chaque agent de lancement pour un échange en commun dans mon bureau. Je lui propose enfin de m'accompagner pendant une douzaine de jours, d'observer le déroulement de mes journées, puis de s'installer à ma place, et de conduire progressivement les affaires, tandis que je demeurerai à sa disposition chaque fois que nécessaire.
À titre personnel, je lui demande de bien vouloir tenir compte de la situation de René Brian6, lequel après son engagement auprès de moi et la qualité du travail fourni depuis deux ans, pouvait espérer me remplacer. Je lui indique que Brian est un type totalement loyal, qui poursuivra son effort de la même façon auprès de lui. Je lui exprime le souhait de confirmer ensemble cette estime et cette confiance envers Brian, et d'appuyer, le moment venu, auprès de Kientz, son aptitude à tenir un poste catégorie IV . D'emblée, à ma grande satisfaction, Guy Riou accepte.
Mon remplacement s'effectue donc de façon harmonieuse, et les dernières journées de dix années passées au grand entretien passent très vite, situation qui évite l'installation d'une nostalgie certaine.
Cependant, combien de situations vécues défilent, combien de visages qui ont défilé, combien de conversations, de joies, de contrariétés et de peines se sont imprimés, et resteront en mémoire pour toujours, sans qu'il soit nécessaire de prendre des notes.
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