AU DELÀ DES BOUCHURES
Automne 1964, Kientz, qui après m'avoir mis à l'épreuve depuis l'automne 1963, joue le jeu avec moi et me témoigne son estime, cohérent, me confie la notation professionnelle des cinq agents de maîtrise dont je suis responsable. J'ai alors vingt-neuf ans, et suis désormais envisagé pour aller au Centre Études Supérieures Industrielles, en mars 1966. La notation des agents est une action importante, qui dans le cas présent (quatre personnes, dont un ancien instructeur de Vilgénis, sont de bons éléments et une est de très bon niveau) ne me pose aucun problème.
Dans le cas particulier de la cinquième personne, René Brian, je suis déterminé à faire en sorte que sa notation soit non seulement élogieuse, mais également utile à son développement de carrière1.
Un mois plus tard, après lui avoir remis les notations, sur un mode détendu et convaincu, j'entreprends Kientz dans son bureau. Kientz écoute le développement de mes appréciations et opinions et mon point de vue très préparé concernant Brian. Il me remercie de lui donner toutes ces informations et me lance en souriant largement :
« Concernant Brian, je partage pour l'essentiel votre point de vue, c'est un bon élément, mais quand je parle avec lui, je le sens sur la réserve et... excusez-moi, je trouve qu'il est constipé comme un Lyonnais... »
Je ne perds ni mon sang-froid, ni mon aplomb :
« …. Chef, je vous ai parlé, non pas d'un bon élément, mais d'un véritable très bon élément … et excusez-moi, à votre tour, bien que connaissant Monsieur Brun, je ne savais pas que les Lyonnais avaient besoin de laxatifs...! Mais pour revenir sérieusement sur le sujet, je vais partir étudier au CÉSI, en mars prochain, et ce que je suis en train de suggérer, c'est que Brian serait qualifié et indiqué pour me succéder... »
Kientz me connaissant déjà bien, sent que je monte au créneau. Son ton redevient plus officiel, mais toujours posé, puis sous couvert de discrétion :
« Nous avons déjà déterminé celui qui vous remplacera. C'est quelqu'un de valable lui aussi et qui est déjà sur la liste d'aptitude immédiate pour passer catégorie IV... »
Il s'agit d'un nommé Guy Riou, un très bon chef d'équipe électricien, capable à la fois sur les plans technique et organisationnel, avec qui j'ai de bonnes relations.
Par cette information, Kientz vient de stopper toute mon argumentation ultérieure quant au nom de mon remplaçant, et si je ne réagis pas, le cas Brian risque de tomber rapidement aux oubliettes.
« Monsieur Kientz... Bon, O. K, j'ai bien compris, … je ne vous solliciterais plus à ce sujet, mais accordez-moi d'intervenir pour faire inscrire rapidement Brian en liste d'aptitude IV.... Sinon, j'aurais l'impression d'avoir été malhonnête avec lui... car depuis un an et demi, je ne l'ai pas ménagé... et il a très bien intégré et respecté les exigences de son nouveau poste... ! »
Kientz, qui m'a écouté avec attention, mi interrogé par mon audace, mi admiratif de ma loyauté, danse d'un pied sur l'autre (par certains du hangar, il a été baptisé le twister), abonde prudemment dans mon sens, par une formule très kientzéenne :
« Disons que je suis d'accord avec vous pour reconnaître que Brian est un type de qualité et pour ne pas laisser tomber … ».
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