AU DELÀ DES BOUCHURES
Durant l'après-midi, en contrôlant les documents de travail, Roussel note l'absence de signature(s) de la phase intéressant le freinage des biellettes de flettners (volets compensateurs) d'ailerons. Depuis la mise en service des nouveaux documents de travail, le fastidieux contrôle itératif des contrôleurs n'est plus demandé, et seuls sont responsables les mécaniciens en charge.
Les deux compagnons concernés, qui n'ont rien signalé, sont partis depuis peu. Roussel les connaît bien. Pour lui, ce sont des gens sérieux qui ont oublié de signer... Et comme, en plus, il n'a pas, dans sa situation, l'envie d'aller contrarier son contremaître Albert Dougnat et de se ramasser un regard pesant, il décide de signer à la place de ses compagnons.
Ce qui va suivre, diront certains, procède du fatum...
Les essais de sortie, le vol de validation (vol d'essai), les travaux de retouches et la livraison de l'avion à la Division Petit entretien longs courriers, se déroulent sans problème. Et c'est là, avant la mise en piste de l'appareil, que tout commence.
Mais voilà, que pour une question ayant trait à une modification future, un contrôleur est conduit à accéder à la zone de l'aileron extérieur droit. Son repérage terminé, comme par réflexe, le technicien jette un œil sur tous les mécanismes et observe l'absence de freinage de la fixation de la biellette du volet compensateur (flettner).
Le constat, en soi, revêt une grande importance. Dans le cas d'un appareil sortant de grand entretien et livré à l'organisme opérationnel, il y a là une grave anomalie qui mérite enquête. L'affaire est rapidement portée à la connaissance du commandement divisionnaire qui informe sans tarder, le super contrôle, service spécialisé placé sous la responsabilité directe de Jean Denoize, austère sous-directeur « Études avions en service », de la Direction du Matériel.
Ce service, placé sous le commandement récent de Robert Cypkin, lequel vient de quitter son poste d'adjoint technique de la division à l'origine du constat, rassemble des techniciens chevronnés et rompus aux différentes affaires de caractère technique. La commission d'enquête est constituée de Robert Cypkin et de deux anciens techniciens expérimentés. Elle s'installe dans un grand bureau, au deuxième étage d'annexe du hangar N5. Notre chef de division de révision avions, Pierre Carriolle parle de l'arrivée des charognards. Dans le hangar, chacun évoque déjà l'affaire et sur la chaîne concernée, l'équipe Roussel vit un temps difficile.
La mission est là depuis deux jours, lorsque je rencontre fortuitement Cypkin qui fut, il y a dix ans, notre instructeur électricité à Vilgénis. Poignée de main chaleureuse et plaisanterie sur mon chef de service préparation, Mirik, que le dorénavant chef du super contrôle considère comme un ingénieur ayant obtenu son diplôme dans une pochette surprise... Je lui demande de bien vouloir m'accorder deux minutes et évoque devant lui, la situation particulière et parfois difficile des agents metteurs au point faisant fonction de chefs d'équipe. Je suis écouté, mais Cypkin me rétorque qu'il s'en tiendra aux résultats de l'enquête. Le vendredi suivant, les conclusions de la commission sont déposées. Gaston Roussel qui, sur un document de travail, a signé une phase importante intéressant la sécurité de l'avion, sans contrôler la réalisation du travail, est déclaré seul responsable de l'affaire, se voit infligé un blâme, perd son poste de « faisant fonction » chef d'équipe et est remis comme simple compagnon sur chaîne. Eu égard aux règles et aux faits constatés, la sanction est normale. Pour l'intéressé, qu'aucun syndicat ne défend, c'est la dégradation publique. Albert Dougnat, son chef de chaîne, n'a pas d'entretien avec lui ni un mot de réconfort pour lui. Cette situation me peine.
Dès lors, Gaston Roussel n'est plus à l'effectif affecté sur chaînes. Il demeure encore dans l'unité, mais il travaille désormais à l'atelier des sous-ensembles.
Octobre mil neuf cent soixante-deux, par note de service, je suis nommé chef du service Ordonnancement/Lancement/coordination des quatre chaînes de révision.
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