meurtrier trouant la lucarne tandis que la crevaison d'un pneu devenait un boyau qui rend l'âme. Antoine Blondin, inconnu de nous tous, n'était pas encore journaliste sportif...

Peu avant vingt deux heures, mon père surgissait, m'invitait à rentrer, et ne manquait jamais de se soulager en renouvelant une formule qui m'amusait, et que je trouvais originale :

« Il n'y a donc que le sirop de la rue qui te conviens... »

Alors, faute d'argument, je rétorquais à mon père qu'avoir un groupe de copains, c'était important.

D'ailleurs pour lui confirmer cette importance, par écho à l'appellation Commune libre du vieux Montmartre dont l'un d'entre nous avait entendu parler, j'avais pompeusement, mais avec l'accord des copains, baptisé la rue des écoles et notre groupe Commune libre de la rue des écoles... Devant mon imagination et la coloration que je voulais donne à la vie, mon père haussait les épaules et finissait par me regarder tantôt en en souriant, tantôt en levant les épaules. Parfois, les choses se passaient moins bien. Certaines soirées d'été suggéraient une prolongation au- delà de vingt-deux heures... mais mon père qui devait se lever tôt demeurait intraitable sur l'horaire et je rentrais en comprenant son exigence. Dès la grille d'entrée refermée, le groupe protestait en chantant une complainte inventée réclamant Bigoudi. Mon père me demandait alors si le cirque de mes copains allait durer longtemps. Au moment où je me glissais silencieusement dans mon lit, le chant avait cessé depuis plus d'une minute. À peine installée dans son lit, la compagne de mon père, qui ne connaissait décidément rien des enfants, éprouvait alors le besoin de lâcher sa verte antienne :

« Ah ! C'est bien vrai, les mômes, ils sont bons qu'à nous emmerder.... »

La nuit emportait cette sentence qui indirectement me concernait et que mon subconscient n'oubliait pas de noter.

Les jours de congés et les dimanches, jours les moins agréables, se partageaient, selon le cas, entre les marchés de Maisons-Alfort et de Villiers-sur-Marne, le laboratoire pour des travaux mineurs, et chaque fois que possible, les longues flâneries le long des bords de Marne, accompagné de copains ou d'une copine. Le dimanche, jour le plus long de la semaine, privé des copains, je m'ennuyais. J'étais invité à occuper l'après-midi en allant à la séance de quinze heures du cinéma de la rue Monfray. La triste journée se terminait face à des parents fatigués par une longue semaine de travail.

Au marché l'ambiance était sympathique mais demeurait une ambiance de petits commerçants, gens certes tous aimables, très courageux et solidaires, mais ennemis déclarés des fonctionnaires et du fisc, deux sujets objet de nombreuses conversations. La plupart deviendront par la suite, admirateurs d'un nommé Pierre Poujade... La vente, donc le contact avec le client, ne me déplaisait pas, mais le départ au petit matin, avec le déballage et l'installation des produits et le retour à la maison entre treize heures trente et quatorze heures, précédé du remballage des différents produits et de l'apéritif pris entre collègues, étaient, pour moi, plus difficiles à supporter. J'aurais mieux aimé le travail en boutique, lequel aurait économisé des déplacements d'environ trois quart d'heure chacun et des manutentions nombreuses. J'apprendrais plus tard que l'économie des deux formules n'est pas la même...

Si mon père appréciait mes efforts, il n'avait pas approuvé par contre mon sens commercial et mes petits choix pseudo-sociaux, qu'il avait fini par découvrir. Ainsi, à une personne âgée qui ressemblait à ma grand-mère, je faisais près de vingt pour cent de réduction concernant deux tranches de jambon et je regagnais cette remise en l'ajoutant à la facture d'une cliente friquée qui commandait des bouchées à la reine, du pâté aux pistaches et un rôti dans la pointe...

Cette naïveté sociale avait, une fois de plus, déclenché l'ire de sa compagne qui avait résumé son point de vue avec son ton et sa délicatesse habituels :

« Mais qu'est-ce qu'il a dans la tête ce môme à faire ça...? Avec cette idée de faire des remises sans motif, on finirait par ne plus rien gagner... on va quand même pas se crever le cul pour la peau...! »

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