En début d'été mille neuf cent quarante huit, la participation de mes parents au modeste marché de Limeil-Brévannes me laissait libre le samedi après-midi. C'est ainsi qu'un samedi, aux environs de quinze heures, équipé du vieux vélo de la compagne de mon père, j'ai suivi les copains qui m'ont entraîné à une fête locale. Les baraques foraines et manèges étaient installés sur une petite place accessible, par une rue très en pente, à partir de la route de Maisons-Alfort. En déboulant cette rue à une certaine allure, je m'aperçus que les freins de la bicyclette usés, ne répondaient pas, mais il était déjà trop tard. Quelques secondes plus tard, ma tête heurta l'auvent d'une baraque foraine. Le sang gicla de ma tête. Un couple adulte me transporta dans une pharmacie voisine. Sur place, un pharmacien de qualité nettoya ma plaie, m'appliqua sans hésiter quatre agrafes, et après m'avoir félicité de m'en être si bien sorti, m'invita à aller, sans tarder, me mettre au chaud et à rester tranquille quelques jours. Un peu choqué, mais heureux de m'en tirer à bon compte, j'ai remercié chaleureusement ce praticien de qualité et suis retourné, à pied et accompagné, au pavillon familial. Je me suis alors rendu à l'étage où je savais pouvoir compter sur l'hospitalité et la compréhension de notre voisine madame Viannais. Elle m'accueillit, en compagnie de sa fille Monique. À l'issue de mon récit, elles me firent part de leur compassion et prirent soin de moi.

Mais, déjà, Madame Viannais imaginai la suite :

« Dès le retour de tes parents, Monique ira prévenir ton père de ce qui est arrivé et lui dira que tu as de la fièvre et que tu dois te reposer. Ton père prendra tous les éléments en compte, et compte tenu de sa gentillesse, saura faire la part des choses ... Par contre, on ne pourra pas éviter que ta belle-doche te fasse des reproches... et là, ce sera pour toi, un mauvais moment à passer..! »

Quelques minutes plus tard, lorsque je descendis pour rejoindre le logis familial, l'événement était partiellement digéré. Comme à l'habitude mon père se montra tolérant. Pour une fois, certes les yeux brillants de rage, mais contenant sa colère, et savourant d'avance sa vengeance, sa compagne fixa sa décision sans se mettre à crier :

« Puisqu'on ne peut te laisser seul à la maison sans que tu fasses des conneries, eh bien, à partir de la semaine prochaine, tu viendras avec nous au marché de Brévannes. Mais à l'aller, on te déposera au niveau des champs avec un sac. Tu nous rejoindras au marché quand tu auras rempli le sac avec de l'herbe pour les lapins.. »

Mon père ne s'opposa pas à cette sentence à caractère domestique. Je retins pour ma part que ma belle-mère devenait rusée et donc plus redoutable. La suite devait me donner raison.

C'est avec plaisir que je repris les cours en septembre mille neuf cent quarante huit. Je n'avais pour l'instant qu'un seul objectif, étudier jusqu'au baccalauréat et, fonction de mes résultats, décider le moment venu, de mon orientation. Si l'idée de devenir avocat ou médecin m'avait, par moments, effleuré, ces projets n'avaient rien de bien sérieux ou de raisonnable. Devenir médecin impliquait par ailleurs de longues études dont je n'étais pas forcément capable... Ce qui était, par contre, très établi (si je puis dire), c'est mon peu d'attirance pour les métiers manuels à l'exception, peut-être de celui de menuisier ou d'ébéniste que je trouvais attirant. La réalité, c'est que je n'étais pas du tout mûr pour envisager quoi que ce soit, autre que de poursuivre mes études...

Début octobre, ma belle mère se mit à évoquer une sienne cousine, mariée, avec un enfant plus âgé que moi de trois ans, qui habitait Saint-Maur. Elle décida de lui rendre visite, en ma compagnie, un jeudi après midi. Chômeur, en train de bricoler dans le jardin, c'est le père qui nous accueillit. Il était en compagnie de son fils. Tous deux étaient de forte taille, peu souriant et peu causant. Je demeurai en leur compagnie et les observai, passant ainsi un bien ennuyeux après-midi. Pendant ce temps, ma belle-mère renouai chaleureusement avec une cousine dont elle m'avait simplement dit qu'elle avait une bonne place dans l'administration …

Sur le chemin du retour ma belle mère m'affirma que le mari de sa cousine était un fainéant (elle disait fééignant en écrasant le mot comme le fera, plus tard, Coluche) et que le fils

 - 21 -