AU DELÀ DES BOUCHURES
Imaginez un grand et fort personnage au visage de Michel Galabru, sans cependant l'embonpoint du comédien, pénétrant dans la salle de cours, l'air contrarié comme si son producteur lui avait refusé une avance en liquide. Puis, balayant soudain d'un regard courroucé l'auditoire, deux calots noirs semblent prononcer la sentence avant la mise en examen. Silence et yeux de lapins inquiets de la part des élèves. Puis une voix lente et douce qui semble s'excuser du dérangement :
« Pour cette première rencontre, je ne veux pas vous ennuyer, je veux simplement vérifier que vous possédez bien les unités des différents systèmes... »
Et le regard du bon apôtre s'adoucit progressivement jusqu'à devenir patelin. Dès après avoir confié à chaque tête de rangée la distribution de son test en forme recto-verso, sa lippe s'affirme soudain gourmande, et son regard retient, avec peine, l'ironie qui s'en dégage.
Galabru prend alors la voix neutre d'un Michel Bouquet attendant Godot et caveçonne :
« Ce ne sont que des questions simples, qui, pour des gens comme vous n'offrent pas de véritable difficulté... Je vous laisse vingt minutes avant de ramasser les réponses … »
Chacun découvre alors un incroyable salmigondis fait d'unités (électricité, électromagnétisme et mécanique, masse) des différents systèmes CGS, MTS, MKS et MKSA, agrémentées de puissances, et mélangées, de nature à piéger une population d'académiciens ... ou de membres du Collège de France. Au bout de dix minutes de lecture, de traduction et de calculs, de coups d’œil inquiets, les prétendus plus forts de la promotion ont attrapé le tournis, incubé l'insidieux doute et consommé le temps minuté. Galabru fait une dernière fois la chattemite et reprend les copies. Semaine suivante, les honorables membres du groupe 2-3, groupe auquel j'appartiens, récoltent des résultats tout juste moyens. Volée de bois vert, vanité ramassée et première leçon de savoir faire. Comme le claironne alors Galabru : « Bien posséder les bases … , c'est important … »
Chacun sait que la défaite peu servir de leçon. Le groupe, rendu prudent, sortira également soudé de cette aventure.
Cours, répétitions, conférences abordant les domaines techniques et industriels, mais également les questions sociales et philosophiques, d'experts ou personnes qualifiées et préparations d'exposés par chacun d'entre nous se succèdent. Densité du programme, fatigue, mais enrichissement journalier dont on s'émerveille sur l'instant et que l'on intègre peu à peu. Exposé très argumenté d'un membre du Conseil Économique et social qui évoque la situation de la batellerie française, avec l'insuffisant entretien des canaux, les projets d'investissements en attente de crédits, le sous-développement du transport fluvial du fret au bénéfice d'un transport routier de plus en plus polluant...
Déplacement d'une semaine en bassin Mosellan pour faire connaissance de la minette et découvrir le proche déclin de la sidérurgie française qui, incapable de s'adapter aux marchés, de faire des choix et d'investir, abandonne déjà les aciers fins et aciers spéciaux aux Suédois et aux Japonais.
Premier stage en entreprise. Quinze jours pour prendre connaissance, observer et rendre compte, par un rapport, d'une première expérience. Entreprise pouvant être choisie ou proposée par le Centre.
Un samedi je rencontre Georges Valette, qui habite désormais à Orly, à environ deux cents mètres du domicile de mes beaux-parents. Petite conversation cordiale au cours de laquelle je confie à Valette mon souci d'un stage profitable, allant jusqu'à envisager l'étranger pour la pratique de la langue anglaise. Totalement inattendu, soudain jovial et précis, mon interlocuteur déterminé comme je ne l'ai jamais vu, me parle alors de la construction d'une usine de traitement de l'aluminium aux
- 203 -