AU DELÀ DES BOUCHURES
Le climat de notre entretien étant demeuré de qualité, je m'autorise à lui dire qu'en procédant ainsi, l'image qu'il donne à tous, en sera nettement meilleure. Un petit mouvement de tête et l'amorce d'un sourire me confirment la sensibilité et le manque de susceptibilité de mon responsable de stage. Je lui souhaite bonne chance pour la suite de sa carrière et le remercie de la confiance observée envers moi. Ce soir, je quitte cet endroit où le temps s'allonge et nous englue...1
Le retour au box et aux cours s'effectue agréablement. Compte tenu des charges de travail, c'est au moment des repas que nous échangeons concernant ce premier stage. Au total du groupe, il appert que l'immersion dans plusieurs sociétés visitées s'est révélée moyennement fructueuse.
Les cours et répétitions reprennent avec intensité. Le rythme d'étude suggère des impasses et des usages en matière de décompression. La bibliothèque procure assez de domaines pour aborder d'autres sujets ou se changer les idées. Personnellement, c'est la pratique de la langue anglaise qui me détend. D'une façon générale, les résultats dans les différentes matières sont bons mais certaines contraintes peuvent converger et se transformer en difficulté sur le plan du timing et de l'initiative.
Ainsi d'un certain moment où le problème du choix et du risque s'est posé. Ce mardi soir, entre une douzaine de copains, un couscous est prévu, auquel je ne peux me soustraire sous peine de mauvaise camaraderie. Mais demain mercredi, en matinée, je dois faire un exposé d'une heure concernant la civilisation occidentale. Dont acte, j'ai rassemblé ma documentation et il me faut trois heures pour faire une synthèse correcte et rédiger mon exposé. Je suis à la maison à vingt-trois heures et, je termine le texte de mon exposé à deux heures du matin. Le lendemain, brillant exposé suivi et noté par une demie promotion.
Ouf, tout est bien qui finit bien. C'est Philippe, le candidat des Chantiers de l'Atlantique, qui me casse le moral durant le repas, en me rappelant qu'à quatorze heures, nous avons cours de mathématiques et, qu'à coup sûr, on va avoir une interrogation sur le calcul matriciel. J'ai tout oublié de cette affaire et je n'ai même pas lu le cours qui était à préparer. À l'idée de quitter le peloton de tête des matheux et de passer pour un nul, mon estomac se noue et mon cerveau déclenche le plan ORSEC. Et mercredi, cinq minutes avant d'entrer en cours, je n'ai pas de solution pour la suite.
Une fois assis, face à ma feuille blanche et à la panne sèche, j'imagine qu'avec cette situation, je serai invité à passer au tableau lors de la séance suivante. Alors, je griffonne un court sommaire du cours puis après avoir tiré un trait, je m'adresse au professeur en proposant ceci :
« Att M. le Professeur : je n'ai pu préparer le cours. Sous réserve de votre accord, vous propose de me tester demain au tableau... »
Le soir, à la maison, de neuf heures à minuit, je prépare le cours. Le lendemain, dans le box du groupe 2-3, j'explique la situation dans laquelle je me suis mis. De l'avis général, j'ai fait un peu fort et pris des risques. J'interroge Eigler, candidat des Potasses d'Alsace, assis à ma droite. Eigler, avec le sérieux d'un alsacien, a réuni dans deux épais calepins, qu'il feuillette avec discrétion lors de chaque séance d'exercice avec les répétiteurs, tous les exercices de Maths Géné imaginables. Le groupe l'a d'ailleurs rapidement baptisé le calepin agile. Je prends connaissance de son résumé, dans le souci d'aller un peu au-delà du cours, et d'enrichir ma préparation.
Vendredi début d'après-midi, Monsieur Thilliez délivre les copies en retour. Conservant la mienne, il m'invite sur un ton neutre à passer au tableau. Pas dupe de la situation, mais très élégant dans sa réaction, il me laisse m'exprimer sans une seule fois, tenter de me déstabiliser. Au bout de quelques minutes, je me détends et finit calmement mon exposé. Pas de félicitations, mais sobre déclaration complice et significative du professeur :
« Je vois que vous avez bien préparé ce cours. Tant mieux car je m'interrogeai, n'ayant pas retrouvé votre copie de la dernière interrogation... »
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