AU DELÀ DES BOUCHURES
poursuivant ses études car ses parents ne savait pas quoi en faire. Seule à travailler, comme secrétaire d'un directeur, la cousine assurait les besoins du trio. Je ne percevais toujours pas l'intérêt véritable de ma belle mère pour la fréquentation de cette famille, qu'elle revit d'ailleurs sans moi, une deux autres fois.
Le lundi premier novembre mil neuf cent quarante-huit, viennent déjeuner, à la maison, nos cousins Gonnet. Frédéric et Clémentine qui revenaient de fleurir, à Saint Jeanvrin, dans le Berry, la tombe de leur fils décédé, à l'âge de dix-huit ans, il y avait vingt cinq ans.
Frédéric est professeur d'ajustage dans un lycée d'Asnières, et, par ailleurs, animateur au Secours populaire. L'année précédente, il m'a emmené passer une journée à Dieppe. Son épouse, timide, qui demeure au foyer, et lui sont d'agréables et de gentilles personnes. Leur venue, qui m'apporte un peu d'air du Berry, me fait plaisir. L'excellent repas, préparé, comme d'habitude, par mon père et la présence des cousins, annonce une agréable journée.
C'est, peu après le milieu du repas, avec l'épuisement des propos généraux et après le silence qui avait suivi les compliments au cuisinier pour son délicieux saumon sauvage, que Frédéric, après avoir bu une gorgée de Quincy, s'adresse à moi en souriant :
« Alors, et toi mon petit Pierrot, ça va toujours les études...? »
Légèrement euphorique, tout à la joie de l'instant, je lui réponds par un oui souriant :
« À part la conduite, pour toutes les autres matières, ça va... »
J'ajoute, avec une certaine malice ;
« ...et tant qu'il n'y a d'ajustage, je suis sauvé ! »
L'échange aurait pu en rester là, mais Clémentine, sans arrière pensée, m'interroge à son tour :
« Qu'est-ce que tu comptes faire comme métier plus tard ? As tu déjà une petite idée ? »
J'élude la question, pensant que je dois d'abord obtenir mon baccalauréat avant de fixer mon choix. Je réponds donc que je ne sais pas encore.
C'est alors que, soudain, ma belle-mère intervient, de façon inattendue, dans la conversation :
« Les études c'est bien joli, mais il faudra qu'il fasse comme tout le monde, qu'il apprenne un métier et qu'il gagne sa croûte. D'ailleurs dès l'année prochaine, une fois son brevet en poche, il aura quatorze ans, il faudra bien qu'il aille en apprentissage. »
Au fur et à mesure, elle continue, nerveuse, le visage un peu empourpré, mais l'air cependant de plus en plus à l'aise, à préciser un point de vue déjà en forme de décision :
« Et concernant l'apprentissage, on s'est renseigné (sous-entendu avec mon père) auprès d'une cousine à nous qui travaille au Ministère des Transports. Il existe de nombreuses possibilités de formation d'apprentis, que ce soit à la SNCF, au Métro ou à Air France. Les concours d'entrée ont lieu, chaque année, au niveau des mois d'avril et mai. D'ailleurs, dès février ou mars prochain, la cousine de Saint-Maur qui est secrétaire d'un directeur, nous donnera toutes les informations et les documents pour son inscription aux concours. On verra ensuite en fonction des résultats... »
Un long silence s'établit. Je note que ni mon père ni mon cousin ne réagissent. Surpris, et contrarié par l'avancement de la situation et la déclaration déterminée de la compagne de mon père à qui je ne reconnais pas le droit de fixer mon destin, je fais timidement allusion à la bourse d'études dont je pense être bénéficiaire. Ma belle-mère entame alors une nouvelle charge :
« Ah ! La bourse, quelle bourse...? Il n'y en a pas... On est des commerçants, on y a pas droit, alors dans ces conditions, tu ne vas pas nous demander de te payer des études longues et incertaines...! Tu feras comme les autres mon vieux, tu iras travailler.. »
Je ressens soudain qu'il est vain d'insister. Dans la famille personne n'a poursuivi d'études. Seule, ma tante Alida est allée jusqu'au brevet Je pense à mon père qui avait été tôt placé en apprentissage auprès de René Peignant et aux dures années qui avaient suivi, particulièrement chez un patron de Bourges. À l'approche de la quarantaine, celui qui avait tout perdu après un veuvage douloureux suivi d'une mobilisation et des années de guerre mérite certainement une
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