feutre noir et ruban, serre contre lui un attaché-case en cuir souple —, distille, le plus souvent sur un ton doucereux, un verbe obséquieux. Le personnage suggère à la fois l'employé modèle et le distingué tartuffe.

J'entre plusieurs fois en contact avec l'intéressé, lui demandant de bien vouloir préparer, en vue d'un examen en commun, tous les documents exploitables concernant les activités et résultats des agents dont il a charge d'animation et de contrôle. Je le relance une demie douzaine de fois en dix jours et obtiens à chaque fois une réponse dilatoire. Un matin, après de cauteleuses salutations matinales, je pénètre dans son bureau et, l'air le plus naturel l'invite à me fournir les renseignements demandés. L'intéressé reste silencieux. J'insiste, mais aucune réponse ne sort de sa bouche. Son regard seul semble attendre une suite incertaine. Je le fixe à mon tour et lui demande s'il se fiche de moi. D'un ton paisible, mon interlocuteur m'assure que ce n'est en aucun cas son intention. Je décide alors d'ouvrir l'armoire de son bureau pour en dégager quelques chemises ou dossiers. D'une dénégation de la tête, semblant vaincu, le bon sieur Lisier m'arrête. Il enchaîne à voix basse, me confiant que je ne trouverai rien car il n'y a rien à trouver. Je prends alors connaissance d'une situation devenue soudain ubuesque. Depuis deux ans qu'il est dans l'entreprise, ce monsieur s'informe par téléphone, des montants mensuels des ventes de son secteur, n'organise aucune rencontres de travail avec les agents commerciaux, n'effectue auprès d'eux, aucune animation et passe de paisibles journées dans son bureau, tout en donnant, d'un air bonasse et préoccupé, le change à ses interlocuteurs.

Malgré le grave de la situation, l'entretien qui suit entre René, Jean Préault et moi, va déborder de cocasserie. L'exploit du sieur Lisier, ressenti autant pour l'aspect fautif que pour la maestria de la conduite dissimulée, fait successivement l'objet d'une vive désapprobation, puis d'une franche rigolade. Convoqué devant le PDG, l'intéressé, armé d'une astucieuse malice, assure d'un ton plaintif que les agents commerciaux étant régulièrement contrôlés par le plus haut niveau de l'entreprise, il n'avait pas voulu interférer... À la fin de la séance, René Préault, avec pour la circonstance, le visage consterné, tout à la fois brave homme, bon joueur, et fin personnage, libère en courtes phrases un constat, un pardon chrétien, une menace laïque, et un sarcasme libérateur:

« Malin comme vous êtes, si vous faisiez montre d'un peu plus de courage, peut-être devriez-vous faire de très bonnes affaires ? Alors, écoutez moi bien : je passe l'éponge pour cette fois, mais j'attends une très forte augmentation du chiffre des ventes de votre secteur dans les six prochains mois. Et s'il n'y a pas d'évolution, ce sera la porte. Mais, dans ce cas, je ne manquerai pas de recommander votre talent au théâtre français... »

Bénéficiaire d'un convenable sursis, la conscience en état d'armistice, le cœur soulagé et d'un pas se voulant assuré, Monsieur Lisier rejoint son bureau. Ainsi se termine, de façon à tout le moins curieuse, le premier temps de cette affaire.

Ma visite des installations de Châteauroux a lieu en compagnie des frères Préault. René Préault y fait une visite hebdomadaire, parfois accompagné de la directrice commerciale de la Protection industrielle. Monsieur Préault me présente la partie plasturgie, placée sous l'unique responsabilité d'un chef d'équipe. L'unité, dont développement envisagé — sous réserve d'être en mesure de fabriquer, à prix compétitif, des gants de protection industrielle de meilleure qualité que ceux importés d'Asie — bénéficie d'un équipement élémentaire datant de plus de cinq années.

Jean guide ma visite de l'atelier de chaudronnerie industrielle en compagnie de l'ingénieur, directeur du site, monsieur Schuester. Outre les cuves spéciales, de gros outillage et les fabrications diverses, l'atelier fabrique également, quant nécessaire, c'est-à-dire lorsque Paris ne peut satisfaire dans les délais, les matériels importants destinés aux pétroliers. En chaudronnerie, monsieur Schuester est secondé par un technicien chargé à la fois des devis, de l'appui technique et du contrôle en atelier.

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