« Vous avez vu le montant des additions... les invités vont croire que la maison est au bord de la faillite... Ce type que vous avez embauché n'a pas d'envergure, c'est un besogneux ! Vous croyez que je vais faire des affaires avec quelqu'un qui emmène sa clientèle déjeuner dans des gargotes. Allez, dites lui, le plus tôt possible, que l'on s'est trompé et que l'on se sépare de lui à la fin du mois... »

En écoutant René Préault, — dont je sais la forte personnalité, et l'incroyable flair —, qui roulant un regard noir tente de calmer une vésicule indubitablement douloureuse, je ressens à la fois du dépit et de l'amusement. Après avoir pris mes responsabilités concernant la modestie de dépenses engagées et tenté de le convaincre de donner sa chance au candidat en prolongeant sa période d'essai, vaincu par l'argumentation d'un vieux renard très intuitif, je me rends à sa décision.

Et pour prix de mon échec, j'accepte de recevoir et de renvoyer le candidat après lui avoir présenté mes excuses pour la suggestion faite concernant ses premiers engagements de dépenses. Curieusement, le candidat me dit être soulagé de quitter un domaine qui n'est pas le sien !

Tenu au courant de cette inattendue finale, René Préault, l'air vainqueur, raille une dernière fois :

« Je ne suis pas étonné... Rien que de regarder sa photo, j'avais compris que ce n'était pas un type fait pour le poste...! »

J'encaisse cette profitable leçon … L'approbation rapide et très satisfaite de la publicité destinée à l'Allemagne (demie page sur deux revues) par le PDG, me redonne rapidement le moral.

Durant mon stage, les longues journées de travail et la complexité des missions sont largement compensées par des moments de découverte et des plaisirs de table. Ainsi tous les jours, l'aimable et dynamique Jean Préault m'emmène déjeuner dans un restaurant différent. Tout ce que le centre de Paris, et bien sûr le quartier des Halles, comporte de brasseries ou de petits restaurants à goûteuse cuisine de ménage ou délicieux plats de terroirs, mon responsable de stage à carrure de rugbyman, connaît, pour y avoir traité ses clients. Et tous les jours, c'est un moment joyeux et bien agréable, avec quelqu'un dont la gentillesse est partout appréciée.

Une semaine sur deux, le vendredi, c'est René Préault qui, invariablement, invitent son frère et moi à sa cantine, savoir la brasserie de la gare de l'est. À chaque fois, René commence par lire la carte avec beaucoup d'attention, puis interroge le responsable de la salle qu'il connaît depuis plusieurs années, et après réflexion, commande systématiquement un œuf en gelée suivi du plat du jour. Ce rituel étant scrupuleusement observé, René, très bon conteur, qui connaît aussi bien le Paris des affaires que celui des faubourgs, nous régale de savoureuses ou croustillantes anecdotes.

Mais l'histoire vraie que René ne raconte plus, mais que je tiens de Jean lui-même, — lequel voue une sorte d'admiration pour les capacités et l'audace se son aîné — concerne son frère débutant dans l'entreprise Préault, en qualité d'agent commercial.

René voulant à sa façon, accélérer l'éducation et la prise d'assurance de son jeune frère, récemment débarqué de son Berry natal, lui demande d'aller lui même porter, tel jour, à telle adresse, et en fin d'après-midi, une boite de boulons réputés très spéciaux, lui assurant avoir lui-même prévenu les destinataires, de l'arrivée du précieux envoi. Et c'est ainsi qu'un futur directeur commercial reçoit, aux frais de l'entreprise, le chaleureux et très agréable accueil des plus talentueuses pensionnaires d'une maison close, de la capitale. À son frère qui, le lendemain matin, lui marquait à la fois son étonnement … et sa satisfaction, René marquant alors une feinte indifférence et exprimant une innocence toute berrichonne, se moque en riant :

« Tu connaissais les boulons, maintenant tu connais les vices,... comme ça, dans le futur, tu sauras où envoyer, le cas échéant, tes bons clients pour les remercier des bonnes affaires...! »

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