et son regard guettant mes réactions ont successivement confirmé l'homme courageux, à la santé solide, l'entrepreneur avisé, audacieux, doué d'un flair incroyable, puis l'homme d'affaires opiniâtre, l'aventurier et le redoutable prédateur aussi..., et enfin le personnage seul — sans successeur familial possible — mais qui assume, via quelques sarcasmes bien ajustés. Il sait qu'il conduira le navire jusqu'au bout et estime qu'il a encore quelques années devant lui. La suggestion d'embaucher un directeur général ne l'a pas choqué, mais il mesure la difficulté à le trouver et, plus encore, à le conserver compte tenu de la spécificité de ce type d'entreprise. Ce que tait le vieux lion, c'est que lui vivant, il n'abandonnera jamais la barre...

Avant de quitter « mon » PDG, je lui parle de nôtre village du Cher ou, comme moi, il fut tout à la fois « bon petit diable », et enfant de chœur. Son visage se détend et l'homme d'action fait place au délicieux conteur pour m'expliquer que les temps ont bien changé.

« À mon époque, n'importe quel jour de la semaine, deux enfants de chœur accompagnaient le prêtre pour « porter le bon Dieu », aux agonisants … c'était un lien avec toutes les familles du village... maintenant, c'est bien fini tout ça... ».

Jean Préault me remet une feuille d'appréciation favorable considérant que j'avais beaucoup aidé à aérer l'entreprise, permis, à tous, d'y voir un peu plus clair, d'avancer sur certaines questions, et de confirmer certains choix. Il me sait gré de l'avoir aidé à « mieux asseoir » Schuester à Châteauroux.

Gentiment, il me tend une enveloppe avec une importante gratification.

Je remercie Jean, chaleureusement — Jean, « une santé », comme son frère, actif et généreux, mais qui ne veut, en aucun cas, prendre un autre poste que le sien dans l'entreprise — devenu en peu de temps un ami.

Le dernier vendredi, jour de mon départ, à midi, les frères Préault et moi sommes installés à la brasserie de la gare de l'est. En entrée, Jean et moi commandons un hareng pommes à l'huile. René réfléchit un instant. En voie d'accéder au même choix, il se ravise et commande un œuf en gelée …

Repas très sympathique, au cours duquel René nous apprend qu'il vient d'acheter un vieil hôtel désaffecté, ancienne petite maison de passe dans le dix-huitième ...

En pouffant de rire, j'ai failli recracher ma bouchée d'andouillette … Puis, l'air connaisseur, j'ai demandé à René s'il envisageait une activité de proxénète... René nous a alors ajouté qu'il avait, par ailleurs, récupéré, « pour une bouchée de pain », un stock de mille deux cents fers à repasser, et que dans la quinzaine, il installait un gardien dans l'ancien hôtel, avec charge pour icelui, logé gratuitement, de vendre le matériel électrique …

Interloqué, admiratif, dépassé, Jean a ouvert ses grands yeux bleus, et s'est mis à ressembler de plus en plus à Charles Gérard dans l'aventure c'est l'aventure ...

René, sérieux comme un pape (c'est d'ailleurs, m'a-t-on dit, le surnom qu'il avait reçu au village lorsqu'il étudiait chez les frères maristes) goûte son effet, et sourit à son tour ...

Le trafic est à cet instant ralenti. Le calme règne à l'extérieur de la brasserie. Le ciel de Paris a ses plus belles couleurs. La ville est amicale et complice. Le moment est heureux.

Ainsi se termine accompagné d'une joie paisible, un stage peu ordinaire, intéressant sur les plans organisation et technique et très riche en observations humaines, effectué dans une entreprise offrant — du magasin à la direction — des personnages hauts en couleur capables de satisfaire mon goût prononcé de l'originalité.

Et, sur ce point, j'avoue avoir été servi..!

 - 219 -