Portée à la connaissance de l'adjoint chargé des relations du travail, Claude David, cette information ne surprend pas le père la pipe, qui, à juste titre, précise les choses :

« Une comparaison de la situation à Air France avec celle du privé avec le privé, ne doit pas prendre comme paramètre que le seul salaire. Il faut y ajouter les conditions sociales et le régime de retraite. À quelques rares exemples près, vous verrez alors l'écart se réduire. Il conviendrait par ailleurs de faire l'étude que vous me présentez en comparant des développés entiers de carrière, et là, je pense que l'on irait vers d'autres constats... »

Et Claude David de compléter :

« Ce qui est vrai, c'est que votre déroulement de carrière, comparé à celui des ingénieurs issus des grandes écoles, marque un décalage, compréhensible, de huit à dix ans...
Alors après, si certains d'entre vous, insatisfaits, veulent aller vers le privé, dès qu'ils auront accompli leurs obligations vis-à-vis d'Air France, eh bien, ils sont libres... »

Le patient travail de mes deux collègues venait de trouver une réponse inéluctable et définitive qui ne me surprenait pas. Dès le départ de leur initiative, j'avais marqué ma différence et mon désaccord sur cette présentation incomplète et sur l'approche trop étroite de notre situation.

Je souhaitais élargir la discussion aux postes ultérieurement accessibles sous réserve de réussite de l'intéressé, et à la prise de l'échelle correspondant au poste tenu, de façon à sortir de cette gestion trop « administrative » principalement liée à l'ancienneté et, je le découvrirais ultérieurement, avec pour certains d'entre nous…, de notoires, et curieux, coups de pistons !

La plupart du temps, Fleury, très occupé par ailleurs, est absent du local que j'occupe donc seul.

Les rares moments passés au département sont :
- la première heure de la matinée durant laquelle il commente avec son chef, les incidents des flottes B 707 et B 727, et sur un mode qui se veut badin, ne manque jamais d'égratigner François Bourbigot, l'inspecteur principal qui a remplacé René Durand à la tête de la division,
- telle après-midi pour assister à une réunion de tout le staff du département ou pour régler, dans son bureau, un point avec un responsable de service préparation, approvisionnements ou manutention.

C'est durant l'une de ces cocasses petites séances, que j'ai pu mesurer l'impuissance d'un ingénieur-en-chef méconnaissant ses troupes, devant un agent de maîtrise intelligent, connaissant très bien son métier et roublard de surcroît. Dans la perspective du budget « personnels » de l'année mil neuf cent soixante-quinze, Fleury ayant face à lui Édouard Rousset, — lequel commande, depuis plusieurs années l'importante équipe de manutentionnaires du département (conducteurs tracteurs avions et ouvriers spécialisés) —, tente de lui diminuer d'une personne son effectif. Le père Rousset, vieux malin habitué aux demandes multiples et à cette pratique élémentaire annuelle, qui vient déjà d'être délesté par Noat des personnes prévues pour aller à Roissy, s'est de toute évidence préparé à ce difficile moment. Dès le début de l'échange, il reprend l'initiative en affirmant qu'il attendait cette rencontre pour évoquer un effectif insuffisant pour la charge qui demeurera à Orly après l'ouverture de Roissy et la situation tendue qui risque d'être rencontrée. À juste titre, l'ancien précise à son « grand chef » qu'avec les contraintes de couverture en 3X8 7/7 jours, les effectifs nécessaires ne doivent pas être calculés au prorata des heures de vol, mais des mouvements et des pointes durant la vacation. Il multiplie ses exemples de calcul, propose ses graphiques d'occupation, argumente et se débat de toute son énergie.

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