AU DELÀ DES BOUCHURES
Et durant plus d'une demi-heure, devant un Fleury tantôt éberlué, tantôt agacé, Édouard ne lâche pas son os. Las, Fleury, relevant régulièrement sa mèche de cheveux, conclut l'entretien par une belle envolée pseudo-consensuelle et libératrice : « Bon, M'sieur Rousset, je vais réfléchir à tout ce que vous m'avez dit, et on se reverra pour en reparler... je pense qu'on trouvera le moyen d'être d'accord. D'autant qu'un type en moins dans votre équipe, ça ne doit pas être impossible... »
Durant les absences de Fleury, Oziol surgit de temps en temps, fait semblant d'être surpris de ne voir que moi, et me demande si je sais ou il est :
« Quand il va revenir, dites-lui que je veux le voir, dès son retour … »
Puis un jour, en début d'après-midi, le chef de département, entrouvrant la porte du bureau, montre un air vainqueur et m'annonce, que faute d'avoir obtenu ma promotion d'ingénieur principal, il m'a cependant obtenu la Prime de Majoration Exceptionnelle correspondant à la même échelle. Je le remercie. Comme j'avais interrogé Noat sur le sujet, je lui fais part de la déclaration d'Oziol et le remercie à son tour. Noat me fait observer que c'est lui qui en a fait la demande à David. Je le crois, mais je pense qu'il n'est pas impossible que Treins, sous-directeur, maître à la manœuvre, ait téléphoné à Oziol, lequel n'aurait alors pas marqué son désaccord …? Toujours compliqué de savoir avec les grands chefs, si sourcilleux de leur pouvoir...
Mi septembre mil neuf cent soixante-quatorze. En vue de déplacements ultérieurs, Oziol, réputé chef du département petit entretien avions, sensé couvrir les unités d'Orly et de Roissy, exprime à Noat, désigné chef de département adjoint, de lui prévoir un bureau dans le hangar H1. Noat, dont l'installation personnelle avec son secrétariat est définie au second étage, me transmet la demande en me suggérant de lui trouver un petit local au premier étage... Dans la foulée, afin de connaître les lieux et marquer son territoire, Oziol convoque tout le staff du département, pour une visite du hangar H1 suivie d'une réunion de travail. La visite terminée, la réunion a lieu dans la grande salle de conférences sise à l'est du second étage d'annexe du H1.
À un mois du basculement des deux tiers du trafic aérien sur la base de Roissy-CDG, chacun a pu apprécier l'équipement du hangar, l'installation en voie de terminaison du magasin, l'en cours bien avancé du transfert d'Orly vers Roissy, des quelques trois cent cinquante tonnes de matériels au sol. Des bureaux et de la régulation déjà en place, et les communications toutes en finale d'installation par le service des Télécommunications d'Air France.
Après quelques commentaires de satisfaction quant à l'avancement du chantier, Oziol sort une chemise de sa sacoche, l'ouvre, et les lunettes sur le nez glissées, débonnaire, commence à pointer tous les sujets en cours concernant son département. En finale d'une énumération évoquant, en quasi totalité des points, l'organisation du département et des sujets ne concernant que Roissy, et devant un auditoire silencieux et peu attentionné, est alors abordée la question portant sur la qualification sur B 747 et A 300, à Orly, de mécaniciens appartenant à la compagnie Iraqi Airways.
En charge du traitement de cette demande, et donc interrogé, Fleury, qui manifestement ne semble pas se souvenir de cette question, consulte ces notes, grommelle quelques mots avant de s'interroger à haute voix, en précisant cependant avoir lancé le sujet sans avoir de retour des chefs de divisions eux aussi concernés. Aucune réaction d'iceux.
Un long moment se silence s'installe, qui confirme que l'affaire, non pressante, n'a pas été examinée.
Fleury, en signe d'excuse, soulève plusieurs fois ses deux bras du bureau et finit par avouer qu'il ne se souvient pas exactement de ce qui s'est passé, et prend note à nouveau du sujet.
- 243 -