AU DELÀ DES BOUCHURES
Au hangar, dès le printemps mil neuf cent soixante-seize des mouvements de grève sont déclenchés à la fois par les chauffeurs de la manutention et par les mécaniciens sur avions. Le conflit se durcit peu à peu. Des attitudes nouvelles se manifestent. Deux chauffeurs de tracteurs, qualifiés pour la conduite des Secmafer, déjà sanctionnés pour leur comportement, décident de jeter les clés de contact des tracteurs dans les caniveaux du hangar, dès le début du mouvement. Les mécaniciens cherchent à empêcher le retour vers l'escale des appareils ayant subi leur visite. Ainsi, un Boeing 747 qui vient d'effectuer son point fixe, est bloqué sur la voie 106 à hauteur de la pénétration de la zone des hangars. Daniel Foucrey, ingénieur d'entretien se rend sur les lieux. L'avion, immatriculé F.BPVD (Victor Delta comme désignation d'usage journalier), tracteur attelé déserté par son chauffeur, bloqué par une vingtaine de mécaniciens, attend sa mise en piste, tout en interdisant, par sa position, l'accès à la voie 106 à partir des hangars. Seul sur place à représenter la hiérarchie, afin de ne pas envenimer l'affaire, Foucrey négocie patiemment durant plus de trois heures, avant d'obtenir « la libération » de l'appareil. Sans aucune consigne, mais par complicité immédiate des intéressés, dans les vingt-quatre heures suivantes, l'avion Victor Delta, dans toutes les conversations entre services au sol, s'appellera Victoire Difficile.
Sur l'autoroute A1, la fluidité de circulation vers Paris, est fonction de l'horaire. Hors véritable motif de travail, et compte tenu du fait que je suis le plus souvent au travail depuis sept heures trente, pas question de petits dépassements d'horaires et de discussions de fin de vacation. Afin de rejoindre la porte de Bagnolet en temps utile, dans la mesure du possible départ vers le domicile dans les dix minutes qui suivent le coup de sonnette. Et ce que nous redoutons le plus Noat, Steiner et moi, qui habitons au sud de Paris, c'est une grève des routiers.
Ce jour-là, à seize heures, au second étage, Noat et moi terminons la lecture d'une note avant frappe. Son aimable secrétaire fait irruption dans le bureau et nous informe qu'un message radio vient de signaler un barrage routier établi depuis quinze heures trente, sur l'A1, sens Paris.
Exclamations diverses, et soudain je me surprends à lâcher :
« Deux billets compagnie sur Amsterdam... on saute dans le vol Roissy- Schipol de 17 heures, on débarque mais on reste sous douane de 18 heures10 à 18 heures 45 heures, on fait nos achats au duty-free, on embarque sur le Schipol-Orly de 19 heures, on dîne dans le vol de retour, à 20 heures on débarque à Orly. Ton épouse vient te chercher à l'aérogare. Moi, je saute dans la navette PN, je prends le bus qui descend à Choisy-le-Roi. Si tout va bien, à 21 heures, on est devant la télé … »
Amsterdam est alors une escale à double desserte parisienne (Roissy et Orly) et à double desserte compagnie (KLM et AF). Noat se marre et pige tout de suite.
Coup de fil au bâtiment de commandement pour déclencher les billets. Envoi simultané du coursier du secrétariat pour les récupérer. Appel à un manœuvre de la manutention pour directement nous rendre à l'aérogare R1 par la piste (possible grâce au badge compagnie délivré par la gendarmerie).
Embarquement sept minutes avant le décollage. À dix-sept heures, push out, suivi d'un décollage.
Collation à bord. Arrivée à l'heure, pour faire notre marché, dans un des meilleurs duty-free au monde que je n'ai fréquenté que deux fois depuis le stage chez KLM début soixante-huit. Mêmes achats qu'à cette époque. Le temps passe très vite et il nous faut courir pour embarquer de nouveau à 19 heures. Agréable accueil et repas à bord. Arrivée à 19 heures 55 à Orly. Pari tenu. Steiner et Lebras qui habitent au sud de Paris sont arrivés chez eux aux environs de 23 heures trente.
Cette petite aventure, aimablement colportée, nourrira un temps les conversations y compris au Siège de Maine Montparnasse.
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