La hiérarchie directe de la manutention — Lebesnerais, Tarrier, accompagné du père Vigneron — est dans mon bureau. La discussion porte sur le cas d'un chauffeur qui a déjà reçu un avertissement et un blâme, et dont les agissements continuent de poser problème. La situation est délicate car, compte tenu du dossier de l'intéressé, par ailleurs bon chauffeur, marié et père de famille la sanction qui est demandée conduit à sa mise à la porte de la compagnie. Alors fermer les yeux et laisser l'équipe se dépatouiller de la situation ou assumer ses responsabilités. Je retiens la seconde formule mais à condition d'être en mesure de rédiger un dossier complet, objectif et d'avoir la certitude que c'est la décision unanime. Les trois personnes sont équilibrées, chacune respectueuse des hommes sous leur commandement, et sans animosité vis-à-vis . Deux sont des syndiquées paisibles. Le père Vigneron est sans animosité, objectif avec les faits rapportés, et soucieux d'une saine ambiance dans l'équipe. Et c'est concernant ce point, que l'agent concerné par la demande de sanction, créée beaucoup de difficultés. L'entretien durera deux heures durant lesquelles les faits reprochés seront consignés puis vérifiés et la plupart retenus. J'ai du mal à penser qu'une personne puisse être tordue à ce point. Pour troubler les demandeurs, je leur renouvelle que si je dépose mon rapport, l'homme finira chômeur. Voulant les contraindre jusqu'au bout, je les invite à relire et signer chacun leur déposition. Je rédige mon rapport et la demande de sanction. Noat, qui sait dorénavant comment je fonctionne, signe la demande.

Trois semaines plus tard, conseil de discipline, jury constitué d'un cadre catégorie VI et deux cadres en catégorie V. Proposition de licenciement de l'agent acceptée par le chef de centre.

Le soir, à domicile, impossible pour moi d'avaler un morceau. Ai-je eu raison de vouloir sanctionner cette personne ?

Environ six mois plus tard, je suis amené à prendre le car d'une filiale d'Air France transportant les passagers de la compagnie. Le conducteur qui me reconnais, sourit aimablement, vérifie mon billet d'accès au car et m'adresse un chaleureux « Merci cher monsieur... ». Gros appétit au dîner.

Heureusement, il y a aussi des moments inattendus qui nous changent agréablement du lot des journaliers événements techniques à traiter. Ainsi de la venue au hangar, avec le service Relations extérieures de la compagnie, des artistes venus tourner une séquence. Nous mettons alors un B 747 à leur momentanée disposition sur le parking.

J'ai pu ainsi parler avec la délicieuse et belle Jeanne Moreau qui, moyennant revêtement au papier scotché sur les fenêtres de mon bureau, et remise des clés à la dame, fit à l'endroit momentanément devenu privé, l'honneur d'un lent déshabillage, d'un court dévêtu, d'un plus long habillage et d'une sortie pimpante et parfumée de nature à chauffer l'imagination des plus indifférents. En invitant Yves Montand, que l'accompagnateur des Relations extérieures m'avait présenté, à faire connaissance avec Concorde, j'eus affaire à la fois à l'artiste talentueux et au politique avisé pour qui l'avion supersonique n'était qu'une prouesse technique dont le coûteux maintien en exploitation relevait du seul entêtement des gaullistes et des communistes...

Avec Jean Gabin, venu tourner L'année sainte, assis (siège à son nom), sur la pelouse, en arrière de l'avion, c'est le dab que je rencontre, avec sa prestance, sa gouaille et son regard lucide.

Après d'aimables salutations, Jean Alexis Moncorget m'interroge sur le boulot qu'on fait dans ce hangar. Je lui explique l'essentiel tout en biglant sur les extrémités de son caleçon long qui dépasse de cinq centimètres les revers de son pantalon. L'homme aux approches de la septantaine, au visage marqué par la bonne chère, à l'air à la fois bonhomme et réfléchi, surveille les équipes de production qui s'activent, et les seconds rôles qui entourent le metteur en scène. L'ex sous-marinier des forces navales françaises libres a conservé ce regard à la fois charmeur, intelligent et un peu autoritaire. Il gamberge quelques secondes, tourne son regard vers moi et lâche sa synthèse :

« Dites-donc, ça doit pas être des cons, les gars qui travaillent là- d'dans... »

 - 256 -