AU DELÀ DES BOUCHURES
Mais les nouvelles ne s'arrêtent pas là. Noat, qui connaît très bien Émile Lucas, — nommé adjoint relations du travail, en remplacement de Claude David devenu sous-directeur —, m'informe, avoir appris par lui, que je suis envisagé pour prendre, l'année prochaine, le commandement d'une des subdivisions ateliers du département moteurs d'Orly.
Je reçois très mal la nouvelle. Pour deux raisons, je ne souhaite pas ce poste. La première raison réside dans l'intérêt du poste, la seconde découle du fait que ce type de poste appartient, par choix du commandement, au parcours type de l'ingénieur CESI, — savoir occuper les postes dont ces messieurs de Bois-joli se désintéressent —, parcours pour tout dire contraire à celui que j'espère. Enfin, compte-tenu du fait que je suis déjà très bien formé concernant le grand entretien avions, l'ingénierie industrielle et le petit entretien avions, je ne vois pas — sauf, chose que j'ignore, à avoir un destin particulier, — l'intérêt de m'investir pleinement dans l'activité moteur. Je sollicite immédiatement à Noat de tout faire pour me sortir de cette situation. Noat paraît embarrassé, mais me promet qu'il en parlera à Émile Lucas. J'en parle également avec Jean Gay, chef de la division Concorde, (précédemment adjoint production du département « moteurs »), lequel me témoigne sa confiance :
« Faites ce que vous pouvez pour échapper à ce poste qui ne vous correspond en rien. Vous allez vous y ennuyer et vous n'aurez aucune voix au chapitre ni aucune initiative véritable possible... »
Certainement grâce à Noat, j'obtiens un rendez-vous avec Émile Lucas. Je lui résume ma pensée en une seule phrase :
« Si monsieur David et vous décidez de me muter au poste envisagé, j'irais, mais sachez que je n'ai aucun goût ni intérêt pour ce poste et, après le travail effectué au petit entretien, je considérerais cette orientation comme une sanction... ».
Mimile n'est pas du genre à se laisser impressionné par ma déclaration, mais Noat ayant dû parler en ma faveur, il se contente d'enregistrer mon point de vue et de me rappeler que tous les postes ont leur intérêt, et qu'il n'est pas question que chacun choisisse...
J'éprouve alors une furieuse envie de lui dire que je regrette de constater que ce type de poste n'est jamais offert à un jeune ingénieur issu d'une grande école. J'évite, avec bien du mal, de commettre ce crime de quasi lèse-majesté.
Après plusieurs clignements d'yeux et un long temps de silence, Émile Lucas, habituellement sobre de commentaires, m'assure qu'il transmettra ma position.
L'affaire du mécanicien Concorde a été traitée. L'arbitrage rendu par Max Ravier est un modèle du genre et marque le début de l'attitude d'un grand nombre de cadres supérieurs qui ont compris que pour faire carrière, il faut à tout prix éviter les problèmes sociaux, quitte à pratiquer, au fil des ans, une casuistique opportuniste de tous les registres et de toutes les saveurs. J'aurai l'occasion de revenir sur le sujet.
Dans le cas présent, l'intéressé n'aura pas de sanction, mais il ne bénéficiera pas de son avancement, mais pour ne pas qu'il soit pénalisé sur le plan salarial, il lui sera octroyé les points supplémentaires correspondant à l'échelle qu'il aurait dû avoir... avec son avancement. Cet exercice de haute voltige sociale a été conduit avec maestria et donne un aperçu des règles de bonne conduite à dorénavant observer pour conduire harmonieusement sa carrière... et fera école.
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