AU DELÀ DES BOUCHURES
Lebesnerais, Tarrier, le père Vigneron, parlant de ce manœuvre d'origine antillaise, ont de lui le même jugement : pas très courageux, toujours assis dans son coin, détaché du groupe. Concernant cet agent de trente-deux ans, le qualificatif de fainéant est au bout des lèvres de toute sa hiérarchie et il m'est fortement suggéré d'examiner son cas.
Lors d'un entretien plus en profondeur, le chef de service Lebesnerais me précise que l'intéressé n'a pas d'absentéisme, qu'il n'a pas de conflit avec sa hiérarchie, qu'il ne semble pas avoir de pathologie déclarée, mais qu'il se traîne tout le temps... n'est jamais volontaire pour quoi que ce soit, et... va s'asseoir systématiquement dès sa tâche terminée. Ces observations m'interrogent.
Il me revient alors à l'esprit les termes d'une conversation avec mon médecin parisien et ami, le bon docteur Michel Vermot, concernant les parasitoses des originaires des Caraïbes et signifiées parfois de façon spectaculaire par le taux d'éosinophilie de la formule sanguine. Très discrètement et avec précaution, je décide de m'ouvrir de la situation de cet agent auprès du médecin du centre industriel.
Celui-ci reçoit très aimablement mon récit et ma suggestion de convoquer la personne concernée pour une visite médicale de routine, et à cette occasion de lui déclencher des examens sanguins.
Les résultats indiquent un taux d'éosinophilie de 38, taux très élevé qui, en l'absence d'anomalie sanguine autre, conduisent le médecin à recommander simultanément un examen de selles et un traitement antiparasitaire puissant.
Coup de chance, l'importante parasitose est confirmée et le taux d'éosinophilie très élevé, ne concerne, heureusement pas d'autres pathologies d'ordre immunitaire par exemple.
Après un trimestre de traitement, la prise de sang de l'intéressé est redevenue normale. Sans être devenu un foudre de travail, son comportement s'est totalement normalisé. Le praticien, de Roissy, qui a dépassé la cinquantaine, m'offre un sourire complice mais ajoute que si les ingénieurs viennent à se targuer de médecine, ce sera le début d'un beau bazar... !
Sobrement, mais avec la promesse de ne pas se perdre de vue, Noat est discrètement parti prendre le commandement du centre de la région parisienne, dorénavant la plus importante escale du réseau de la compagnie. Bien sûr, avant de nous quitter, nous avons, sérieux ou en souriant, échangé beaucoup de souvenirs concernant ces trois années riches d'événements, moments difficiles et/ou exaltants liés au démarrage de l'aéroport. Je regrette ce départ mais je retiens que nous allons continuer de nous fréquenter, y compris hors Air France.
C'est le lundi suivant, jour ensoleillé du printemps, aux environs de neuf heures quarante-cinq, que parvint à mon bureau l'homme naturellement sympathique1 qui succède à Dominique Noat.
L'homme — respectueux de la hiérarchie, qui a déjà salué, les chefs de division Jean Gay et Jean Miquel — est de taille normale. Sa mise très correcte, demeure sobre. Son visage harmonieux, ses cheveux coiffés à la raie, éclairé d'un regard aimable, attentif et curieux, son port maîtrisé, son parlé mesuré et agréable, confèrent au personnage quelque peu de noblesse, et beaucoup d'aisance. Cependant, un examen plus attentif des yeux, du nez et de la bouche suggèrent tout à la fois, grande finesse, ruse et léger quant à soi. À peine quelques mots échangés, après un regard vers sa montre, il m'invite à le suivre au second étage.
Très courtoises salutations à Madame Vianelli qui dirige son secrétariat, et à qui il demande naturellement de bien vouloir servir deux cafés. Puis nous voilà assis de chaque côté de la table, face à son bureau, accompagnant d'un mouvement de cuillère la fonte du sucre de notre breuvage. Je me prépare à un entretien. Soudain la sonnerie du téléphone remet mon nouveau chef en action.
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