Un jour de janvier mil neuf cent soixante dix-neuf, Def, va confirmer ses talents de négociateur. Ce soir là, nous avons quittés le hangar un plus tôt, à destination d'Orly, pour le pot de départ en retraite de Lucienne Soubrié, compétente et jolie secrétaire du service du personnel, par ailleurs aimable chef de mon épouse.

Salle de conférence du building. Maints anciens connus sont présents. Guy Le Goubin, ancien chef du service du personnel, déjà évoqué dans une précédente chronique, est là. Il me serre, ainsi qu'à mon épouse chaleureusement la main, et, en compagnie de mon épouse, nous échangeons avec lui en souriant, tandis que le directeur Jean Luce, invité lui aussi, se révèle excellent danseur, en entraînant une madame Soubrié ravie dans une valse joyeuse.

Ambiance sympathique qui rappelle les débuts d'Orly. On évoque les uns et les autres, y compris deux qui sont disparus comme Willy Boelher et Jean Bavoux

Quelqu'un vient demander à de Féraudy de prendre un appel au téléphone de la salle. Les chauffeurs du département, qui tractent les avions, se sont une nouvelle fois mis en grève. De Féraudy et moi quittons ce moment agréable et repartons à Roissy.

Durant le trajet, je m'efforce de lui résumer toutes les situations, discussions et mesures intervenues, depuis l'ouverture de la zone industrielle concernant les agents en grève. De Féraudy, ne dit rien et n'accompagne d'aucune réaction, mon désaveu des mesures d'avancement exceptionnel prises un an plus tôt par la direction du personnel, mesures qui avait avantagées un agent que j'avais déjà dû sanctionner.

Sur place, c'est lui qui conduit la discussion avec les grévistes, se faisant préciser les charges et difficultés de leur travail, surtout en hiver. Il les laisse longuement s'exprimer, marquant ainsi, par son attention et son écoute, considération à cette population qu'il connaît peu. Cette démarche, qui consiste à aborder une situation en ignorant, ou faisant en sorte d'ignorer, le long contentieux avec certains agents de cette profession, est à la fois simplificatrice et très subtile. Elle vise à positionner sa personne et les rapports de la négociation sur des bases « allégées » quitte à ne pas prendre en compte le point de vue des premiers niveaux de commandement. Néanmoins, à force d'adresse, et alors que l'arrêt de travail touche à sa fin, c'est dans un climat détendu que Def, à l'aise, promet aux chauffeurs d'examiner avec attention leurs demandes et, prenant d'ores et déjà en compte les conditions hivernales, attribue à chacun une casquette de qualité, avec large couvre-oreilles.

Portée à la connaissance de la maîtrise en charge des équipes de manutention, l'issue originale de cet entretien déclenche quelques fins sourires, et la déclaration, plus savoureuse, d'un contremaître :

« En argot, une casquette, ça s'appelle bien une deffe... »

À la suite de cette soirée, qui nous avait valu de rentrer au logis aux environs de minuit, de Féraudy, parlant des chauffeurs, ne cessa d'argumenter « que ceux-ci avaient avant tout un grand besoin de considération … ».

Ce message, très à la mode, porte toujours un peu de vérité, répond bien à l'ego des Français et à le mérite d'entraîner peu de contradiction. Mais un mois plus tard, apprenant dès son arrivée matinale, sur plainte d'un mécano, qu'un étron avait été remis enveloppé d'un papier d'argent, en lieu et place d'un sandwich, dans le superbe distributeur installé près de la manutention, et les soupçons portant sur un chauffeur, Deffe, sidéré, très contrarié mais veillant à conserver un langage de plénipotentiaire, lâcha un « ce n'est pas vrai …? » qui confiait outre sa grande surprise, toute sa profonde déconvenue.

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