AU DELÀ DES BOUCHURES
Après avoir emprunté en finale, le bien connu chemin Carosse, franchi, après présentation, le poste de garde d'une entrée discrète, — avec son hippocampe, aux bleus flambant neufs, fixé au sommet d'un un arc formé par deux tubes métalliques —, rouler au ralenti jusqu'à la cour d'honneur en U et, après arrêt de mon véhicule, faire lentement connaissance avec les bâtiments — construits en toute fin du XVIIe siècle, au crépi largement décoré de briques de teintes biscuit mat ou ocre, et aux toits couverts de tuiles rouges — abritant le commandement (appelé « direction » dans les temps passés) et des services centraux de l'organisme —, c'est pour moi, opérer avec une certaine émotion, du regard, de l'esprit, puis du cœur, les premiers contacts, avec une large part de l'histoire technique mais d'abord éminemment humaine de l'aviation. Et, sur tous les plans, depuis la création, en 1917, par Pierre-Georges Latécoère, du premier aérodrome toulousain1, tant d'événements ont eu lieu ici (cf. annexe E).
Mais, peu à peu, l'arrivée du personnel, plus particulièrement la lente et longue file échelonnée des compagnons rejoignant, en bavardant gaiement, hangars et ateliers, rompt le silence des lieux, relaie la veille dominicale et nocturne des pionniers de l'aéropostale, et redonne vie à Montaudran, terrain occupé par Air France, compagnie nationale le 7 octobre 1933, et devenu, dans le cadre de l'organisation de la direction du matériel par le directeur Jacques Scherrer, le Centre de Révision de Toulouse. Après d'autre véhicules de cadres autorisés au parking intérieur au centre, capote ouverte, un cabriolet jaune canari, prend place de stationnement. Un homme s'en dégage. Pantalon gris beige, chemise bûcheron, veste sur le bras, sacoche à l'autre main, Pierre Oziol, déjà évoqué, pénètre à pas déterminés dans le bâtiment central et se dirige vers son bureau. J'attends deux minutes et le rejoint. Civilités, poignées de mains. Questions concernant mon actuel hébergement. Mention de l'aller-retour sur Paris chaque week-end, qu'il pratique lui-même chaque vendredi et dimanche soirs. Puis la conversation arrive sur le centre et d'abord sur l'encadrement supérieur :
« Ah ! Je ne suis pas mécontent de votre arrivée, j'espère que ça va changer un peu l'ambiance. Bon, vous le savez, Prévost doit partir. Crivois fait la gueule en permanence, j'crois d'ailleurs qu'il prend des tranquillisants, Lucas Henri, je lui ai encore dit, il y a quinze jours : il est foutu, y a plus de jus, je lui ai suggéré de prendre sa retraite. Bon les chefs d'unités de production, vous vous ferez votre propre opinion... »
Interpellé par ce rapide tour d'horizon, à consonance de faire-part nécrologique, concernant la haute hiérarchie d'un centre comprenant sept cents personnes, dans un premier temps je pense qu'Oziol, fidèle à son tempérament, y est allé un peu à l'emporte pièce2, tout en se déchargeant, en même temps, de ses responsabilités. Par ailleurs, je note qu'aucune explication, fût-elle succincte, ne m'a été donnée concernant le départ de Prévost. Il me revient également en tête cette phrase, entendue à Roissy, dans la bouche d'un vieux copain toulousain : « À Montaudran,, tu vas trouver une équipe de vieillastres... »
Oziol, semblant soulagé par la libération de son message, se lève soudain, m'indique qu'on se verra plus tard et m'invite à le suivre pour rejoindre le bureau de Prévost, situé vingt mètres au nord du sien. Poignée de mains silencieuse entre les deux hommes, immédiatement suivie d'un :
« Bon, je vous laisse faire connaissance.... »
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