AU DELÀ DES BOUCHURES
Dès le deuxième jour de ma présence au centre, sur le coup de midi, Oziol a pris l'habitude de me proposer de déjeuner avec lui. Un jour sur deux, il convie également Crivois... en conséquence de quoi, je me suis invité à conduire ces messieurs à l'Escarbille, au restaurant, dont m'a parlé Prévost.
À Montgiscard, à une quinzaine de kilomètres du centre, ce restaurant, offre un court menu de grillades. Un important plan de travail — ceinturé de briques, de quatre mètres de long, et d'environ quatre-vingt centimètres de large —, équipé d'une grille de cuisson à hauteur de travail surmontant un foyer rougeoyant constitue l'attraction de l'endroit, tenu avec maestria et discrétion par un couple de Catalans. Cadre agréable. Cuisine simple. Prix convenable. Oziol fait ce qu'il peut pour faire vivre une conversation qui manque un peu d'originalité. Crivois cordial et sobre, accompagne prudemment les échanges. Au bout d'une dizaine de jours, respectueusement je demande à Oziol pourquoi il commande toujours un identique steak grillé. L'intéressé répond qu'il n'a pas de mémoire stomacale et qu'il se moque de manger tous les jours la même chose. Personne n'insiste... Une semaine plus tard, alors que la salle est pleine et l'ambiance chaleureuse, Oziol, détendu et soudain en verve, avoue joyeusement que son rêve serait, à la fin du repas, de jouer du piano, dans cette salle pour les convives présents. Cette sortie, assez originale, et faite dans la bonne humeur, méritant et autorisant, à mes yeux, une suite plaisante, je me laisse aller à un trait :
« Au fond ce serait à la fois sympathique et démocratique... »
« Pourquoi dites-vous démocratique... »
« Parce que l'on passerait d'un public de salle Gaveau, à un public de salle gavée... ! »
Oziol me fixe et hausse les épaules. Et moi je note : non seulement pas de mémoire stomacale, mais aucun sens de l'humour.
Dernière semaine de juillet. Réunion de commandement, à laquelle je participe pour la première fois, dans la petite salle du rez-de-chaussée. Informations diverses issues de la dernière réunion, tenue chaque mercredi, à Orly, par le sous-directeur chargé de la production. Peu de commentaires. Petite coupure. Abord des questions spécifiques au centre. Puis ouverture de la discussion sur les affectations, à chaque cadre, du taux de gestion semestriel, payable en septembre. Invitation faite à chacun d'adresser ses propositions au chef de centre. La réunion va se terminer quand Crivois, l’œil brillant, prend la parole et, s'adressant à Mozilla seul, déclare :
« Nous avons toujours à conclure sur la sanction, au niveau du taux de gestion, concernant les deux contremaîtres, qui en sont venus aux mains lors des travaux de sortie des deux chaînes... »
Je presse sans succès un Prévost, silencieux, d'intervenir. Oziol reprend la parole et précise :
« Ça c'est passé lors de sorties de visites simultanées. Les deux types ont commencé à se mettre des bouffes, voulant chacun garder le seul escabeau disponible, pour accéder au poste … »
En plus de la situation d'éloignement de mon épouse que je vis, entendant cette surprenante qualité d'appréciation d'une situation, après les quatre années exigeantes et rigoureuses passées à Roissy, et voyant Crivois, conduire la question comme un surveillant général, mon sang ne fait qu'un tour... Je demande la permission de m'exprimer, et je précise très clairement en qualité de futur adjoint chargé de la production :
- 281 -