Onze heures, un lundi de novembre 1978, Henri Lucas, rayonnant, et fier, entre dans mon bureau.

« L'inspection est terminée, tu auras le résultat dès treize heures. Mais explique moi comment tu t'es démerdé … ça fait plus d'un an que je demandais d'avoir, le jeudi matin un manœuvre pour trimballer le matériel de radiographie. Toi tu réunis les gens, tu donnes les consignes, … et le lundi à sept heures, quand j'arrive avec le contrôleur, le matériel et le manœuvre sont déjà en place sur le dock... »

« Henri, tout d'abord je tiens à te remercier pour ton accompagnement que j'apprécie. Après, pour le reste, je dirais que sur le plan technique et des connaissances structurales, je ne me frotterai pas à toi... La production, par contre, je l'ai apprise comme compagnon, comme préparateur, comme agent d'ordonnancement au grand entretien des B 707 et des SE 210, et comme chef de la division Moyens de production du petit entretien à Roissy. Alors le boulot, que ce soit au plan organisation ou au plan animation des hommes, je commence à connaître. Il n'y a d'ailleurs pas de secret. Devant un chantier quel qu'il soit, il faut que la hiérarchie se bouge comme on dit, qu'elle s'informe du sujet et des difficultés éventuelles qu'elle prenne l'avis des différentes personnes compétentes, qu'elle veille à la correcte organisation du chantier, qu'elle s'inquiète à ce que les compagnons ne soient pas mis en difficultés et songe à récompenser ceux qui auront par leur effort ou par leur intelligence, favoriser le déroulement de ce chantier.

Par ailleurs, dans le cas présent, l'objectif concerne tous les agents du centre. Je me suis donc, comme il convenait, remué en conséquence... Et ce soir à dix-huit heures, sans que mon honneur de chef soit terni, je téléphonerai au bureau des A.O.G de Boeing et je saurai si la commande passée entre quatorze et quinze heures locales à TLS, a bien été préparée de nuit à Seattle et est sur le point, au petit matin, d'être embarquée à bord d'un avion de Federal Express en partance pour Londres ou Paris. Après, un télégramme à l'escale A.F de Londres ou de Roissy, pour transfert rapide des matériels dans le premier vol pour Blagnac et envoi, en temps utile d'un agent du magasin pour le récupérer et le tour sera joué, pour la première phase de notre affaire... et après cela, nos chaudronniers qui sont, peut-être les meilleurs professionnels de la maison, voyant que tout le monde s'est bien remué, effectueront le travail comme des champions... »

Malgré sa tronche de cake, Henri est tout sauf un has been, et pour l'occasion, il est certainement content de montrer, contrairement à la déclaration d'Oziol, qu'il a encore du jus dans le citron. Et moi je suis heureux. Mais il laisse échapper une information qui m'inquiète :

« Tu sais, avec toutes tes interventions et les objectifs que progressivement tu fixes à tout le monde, les gars, au hangar en particulier, commencent à dire que c'est toi le vrai chef de centre... »

« Arrête tes conneries Henri, si ce bruit vient aux oreilles d'Oziol, il va me mettre un coup de buis, dont je ne me remettrai pas. Par ailleurs, j'observe effectivement que notre chef me laisse agir. La seule question que je me pose c'est de savoir s'il le fait parce que ça arrange ses affaires ou s'il attend patiemment que je commette une erreur. Et connaissant un peu le personnage, je le soupçonne d'être capable de poursuivre les deux objectifs en même temps...

Mais, parlons plutôt sérieusement de la suite Henri. Pour la visite B 727 en trois semaines, ton effectif de contrôleurs suffira-t-il, car il faudra accélérer les inspections de façon à alimenter, en temps utile, les compagnons plus nombreux sur la chaîne … »

« Ne t'inquiète pas, ils vont devoir changer un peu de rythme, mais je suis sûr que cela ira... »

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