AU DELÀ DES BOUCHURES
On revient vers la cuisine. Nous nous attablons. Pain de seigle, baguette, accompagnent une belle et succulente tranche de foie de canard. Surprise très agréable, ce foie gras, — certainement acheté chez Samaran au célèbre marché Victor Hugo —, bien préparé, correctement salé, est d'une agréable texture et d'un excellent goût au palais. Bravo au chef (cuisinier Oziol) qui l'a réalisé !
« Alors, mon champagne qu'en dites-vous ?
« J'aurais aimé vous parler en premier de votre foie gras qui est une totale réussite... »
L'œil de mon interlocuteur, apprécie ma phrase, mais, malice ou curiosité, sa question demeure centrée sur le breuvage. Et, je devine qu'il veut, si j'ose dire, coincer la bulle. Or, la bouteille sur laquelle il fait mine de s'interroger est tout au plus une roteuse de comice agricole en rupture de blancs8, capable de décoller toute plaque dentaire dès le premier centilitre.
Alors, dur de commenter aisément...
D'ailleurs, dès la première goutte bue en apéritif, j'ai bien senti que mon estomac venait d'ouvrir son cahier de revendications... Et Oziol qui n'a pas de mémoire stomacale et se moque du foie gras, a dû tout observer et, l'œil gourmand, s'amuse maintenant de mon embarras.
Alors, pour terminer cet échange, en me dégageant d'une question embarrassante, je fais appel à ma mémoire. Prenant alors l'air détaché d'un expert de longue et large expérience, et essayant d'imiter légèrement Gabin, je délivre lentement à mon hôte cette délicate et précieuse sentence :
« Oh, vous savez moi, pour un mets de cette qualité, je ne connais que trois voies possibles, et encore en choisissant bien l'année : un Corton Charlemagne, un Sauternes type Château Guiraud au minimum, ou simplement une eau minérale non gazeuse … Comprenons-nous, le champagne, convient évidemment, mais avec une acidité même normale, d'entrée de jeu il minore le goût si fin du foie gras. Et je vais vous étonner, mais à titre personnel, le meilleur accompagnement, c'est un bon pain de campagne, tiens, de seigle comme vous avez acheté, ou une tranche de Poîlane... »
Oziol, montagnard pyrénéen à ses heures, ne lâche pas prise :
« Pourtant la semaine dernière avec Cazavet (médecin du travail au centre), on a bu exactement la même bouteille et il m'a dit avoir bien apprécié... »
À force de rechercher, comme un docteur qui vous tâte le ventre, un point douloureux, Oziol finit par faire hurler le patient :
« Oui, je peux comprendre, mais lui c'est différent ..., il est allergologue, alors en cas de besoin, il peut se soigner ! »
Un moment de silence accompagne comme un De Profundis le dernier acte de la pièce, je veux dire la dernière tranche du délicieux foie. Bon, on s'est bien régalé.
Oziol a sorti le plateau de fromages. Je crains sa question.
« Alors qu'est-ce que vous allez boire avec ça... »
« Ben chef, on va finir au champagne... »
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