AU DELÀ DES BOUCHURES
Décembre 1981. De retour d'une réunion du sous-directeur de la production, tenue à Orly, Decroix en fait le compte-rendu devant Décamp, Bacconnier, Laur et moi. Réunion de routine, avec exceptionnellement information concernant les propositions d'avancement et de promotion des cadres supérieurs retenues pour le 1er janvier 1982. Decroix évoque Bacconnier, à juste titre retenu, pour un avancement, puis après un moment de silence, semblant gêné, annonce qu'en ce qui me concerne les nouvelles sont moins bonnes, et que malgré sa proposition, mon nom n'a pas été retenu pour une promotion. En présence de mes collègues, Decroix n'en dira pas plus.
Extrêmement déçu de cette situation, — et sachant que Kientz, désormais directeur-adjoint, est lui aussi favorable à ma promotion —, je comprends immédiatement la situation. Je pense que monsieur Ravier, étrange directeur du matériel — très occupé dit-on avec le groupe Atlas4, peu intéressé aux problèmes de production (domaine dans lequel il n'a jamais eu de responsabilité et qu'il semble d'ailleurs redouté sur le plan social) — à la fois proche de Treins (directeur du personnel) et de Feraudy (devenu, selon sa propre annonce de 1978, chef de centre de Roissy), par ailleurs ignorant certainement que j'ai accepté la perte d'emploi de mon épouse du fait de ma prise de poste au centre de Montaudran, n'a pas jugé utile de me présenter à cette promotion.
Sans rien dire, mais intérieurement fort contrarié, dès la fin de la réunion, je rejoins mon bureau. À peine le temps de m'asseoir et de prendre ma tête dans mes mains pour réfléchir, Bacconnier entre dans mon bureau, aborde dans la foulée une question relativement simple, et selon un rituel, certes peu coupable, mais parfois lassant, pratiqué depuis trois ans, me sort, gentiment, une interrogation déjà écoutée maintes fois :
« Bon, alors là, qu'est-ce qu'on fait... ? »
À cet instant précis, la naïveté de cette question fait soudain exploser la sourde colère née de la déception déjà évoquée :
« Écoute moi bien Bacc … Depuis qu'on travaille ensemble, chaque fois que tu hésites, tu me demandes qu'est-ce qu'on fait, et ça doit faire trente-quatre fois avec aujourd'hui. Alors maintenant, tu es au même niveau que moi, alors aujourd'hui tu te démerdes... je ne suis pas libre... »
Une sortie de ce genre, j'en conviens, n'est évidemment pas du meilleur goût. Il s'agit d'un moment chaud, que d'autres chefs m'ont plusieurs fois fait vivre en trente années de carrière.
C'est une affaire d'hommes, qui hors mauvaise relation avérée, se traite moyennant deux heures d'apaisement et des excuses sincèrement exprimées.
Bacconnier ne l'entend pas de cette oreille et sa personnalité, certes paisible et agréable, mais faible également, et son total détachement vis-à-vis de ma situation ponctuelle me concernant, l'incline immédiatement à aller se plaindre à Decroix. Ainsi font, habitués à un individualisme forcené et porteur d'une maturité moyenne, voire d'un peu de jalousie, un certain nombre d'ingénieurs CÉSI. Pas facile de sortir du rang.
Decroix ne m'interroge pas sur l'incident. C'est moi qui lui donne ma version de ce qui s'est passé et qui ajoute savoir que cet événement sera mis au débit de ma soi-disant forte personnalité.
Sans me faire de reproche réel, Decroix me dit regretter ce genre d'incident. Je lui rétorque que personnellement, je regrette de devoir attendre encore ma promotion, concernant un poste tenu avec résultats depuis trois ans et demi. Et dans la foulée, je lui livre, la dernière information qui m'est récemment parvenue : mon prédécesseur, classé à l'échelle 21, reçoit depuis son départ du centre, en pseudo qualité de retraité, son salaire mensuel à domicile …
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