Je ressens que cet homme va tenir parole, qu'il ne s'agit pas d'une invitation prononcée à la légère. Le peu que je sais de lui, le respect qui entoure sa personne, m'enjoignent de me documenter. Questionnant tous ceux qui sont susceptibles de me fournir des informations, j'avance pas à pas. Ainsi, en sus d'avoir fait partie des pionniers de l'Aéropostale sous la conduite réputée impitoyable de Didier Daurat, j'apprends qu'il a été responsable d'un réseau de résistance, déporté au camp de concentration de Dora-Nordhausen … et que son épouse a été déportée, elle aussi...

Alors, impressionné et quelque peu inquiet, j'interroge à nouveau Gérard Rey et lui demande s'il sait pourquoi ce monsieur important semble tenir à me rencontrer. Rey, sobre comme d'habitude, l'air faussement détaché, regard fier planté dans le mien, et semblant proclamer une victoire toulousaine, me répond sans tarder :

« Je crois qu'il a été très satisfait d'apprendre que vous aviez donné l'ordre de reprendre, au titre centre, l'entretien du monument dédié aux disparus de l'Aéropostale, ... comme nous d'ailleurs... »

Rendez-vous pris place Wil(e)son à l'hôtel restaurant Le Capoul, à douze heures trente.

Depuis, je réfléchis à ce que l'éducation commande en pareil cas. Envoyer des fleurs à son épouse que je ne connais pas et qui n'aura pas assisté au repas? Un peu curieux... voire déplacé... Alors, j'opte pour l'achat d'une plante que je remettrai à mon hôte à destination de son épouse.

Je gare ma CX rue Maurice Fonvieille, tout près du restaurant célèbre, Chez Vanel.

Retour à pied vers le Boulevard Carnot. Arrêt chez la fleuriste pour acheter la plante. Un peu de gêne, car la plante en pot coûte moins cher qu'un joli bouquet. Je reste simple, avec l'accord de la commerçante à qui j'ai soumis mon hésitation...

Midi vingt. Superbe journée d'été. Ciel bleu, avec quelques rares cirrus. Tout ensoleillé le boulevard Carnot grouille de monde. Plus ou moins généreuses, les paires de noix trottent sous les minijupes. Active, provocante et cependant familière, la belle ville rose, toute à tu et à toits pour ses visiteurs, est heureuse, et sait communiquer sa joie à tous.

Je rejoins, à pas pressé, la très animée place Wilson. Colorée des tons pastel en vogue, portés par sa jeune clientèle, la terrasse du Capoul est totalement occupée. Midi trente. J'observe un pas ralenti, et maîtrise mon souffle, avant de pénétrer dans cette grande brasserie parisienne en terre gasconne.

Le discret éclairage de la salle contraste avec la vive lumière naturelle que je viens de quitter. Assis sur une banquette latérale, dos collé au mur, en position d'observateur, l'homme m'a tout de suite reconnu. Sa silhouette grande et massive se déploie lentement. Sans que son regard ou tel trait de son visage ne traduisent la moindre trace de plaisir ou de joie, il m'offre une poignée de mains chaleureuse.

« Libérez vous de ce paquet et installez vous... »

« J'arrive tout juste, après avoir réussi à garer ma voiture à huit cent mètres d'ici … »

La voie est posée, chaude, agréable. Il poursuit :

« Excusez-moi de vous avoir donné rendez-vous au Capoul, mais voyez vous pour moi ce sont des souvenirs... c'est l'endroit où je donne le peu de rendez-vous que j'ai encore, car voyez-vous, j'y ai mes aises... »

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