« Aucun problème Monsieur Vedel..., tenez, je vous demande de bien vouloir offrir cette plante à votre épouse... et je tiens à vous dire l'honneur que je ressens d'être votre invité... »

Gaston Vedel se montre surpris, mais semble sensible à cette modeste attention.

Nous nous asseyons, face à face et nous livrons respectivement à une rapide et cordiale observation. L'important visage de mon hôte demeure impassible. Le cheveu, mi-court, et très fin, est encore suffisant. Sa souplesse de coiffe confère une certaine douceur au portrait. Un dégarni prononcé accentue un front déjà haut et large. Ce qui fut naguère le puissant et lumineux regard brun foncé d'un jeune et valeureux aviateur, s'est, sous les criminelles épreuves infligées par les serviteurs du Grand Reich, revêtu d'un voile anthracite et offre désormais à l'interlocuteur, deux globes étranges et presque vitreux. Regard par instants figé, presque lointain, à la fois hermétique et cependant d'une profondeur infinie.

Ces yeux, — je l'apprendrai en lisant le livre, atteints, en déportation par une kératite ulcéreuse —, portent à la fois, et à tout jamais, l'énorme poids, de la souffrance infligée par d'autres prétendus êtres humains, l'empreinte indélébile d'une révolte puissamment indignée puis devenue muette, et la pathétique interrogation d'un être ayant connu la monstruosité organisée de réputés semblables.

Cette phrase de Romain Rolland me revient alors à l'esprit :

« Les chagrins aiguisent les sens... il semble que tout se grave dans le regard, après que les pleurs ont lavé les traces fanées des souvenirs. »

D'une façon générale, l'homme m'apparaît cependant solide et déterminé. Approximativement, je lui donne soixante-dix ans.

La voix, qui seule a été préservée, et permet à cet homme vertueux de transmettre l'authenticité et la chaleur de ses sentiments, reprend soudain, harmonieuse et lente :

« Eh bien, monsieur Manigault, c'est assez simple, j'ai tenu à vous rencontrer pour vous remercier d'avoir fait remettre en état la stèle dédiée aux souvenir de ceux de l'Aéropostale qui sont tombés en service et à leur chef Didier Daurat, et... tenez, pour vous manifester ma reconnaissance, je vous remets, dédicacé, un exemplaire du récit de mes aventures. »

Il me remet alors, agrémenté d'une aimable dédicace, un exemplaire du livre Le pilote oublié.1

Très ému, je m'entends répondre, comme un automate qui voudrait camoufler son émotion :

« Comme on dit dans la région, c'était bien le moinsse... Pour ne rien vous cacher, quand j'ai vu ce monument abandonné, j'ai été choqué, car s'il y a une chose que nous ne devons jamais oublier, nous qui sommes en poste actuellement, c'est qu'avant nous, et sans ce confort social dont nous bénéficions et dont certains abusent, il y a eu des gens valeureux, aventuriers, protestataires et généreux... à qui, quel que soit notre mérite personnel, nous devons quelque chose.
Alors je n'ai pas de mérite particulier à avoir donné l'ordre de nettoyer ce monument et de planter une nouvelle haie de thuyas.
»

L'ancien m'écoute et m'observe attentivement, puis acquiesce en secouant doucement sa tête.

J'ajoute qu'en ce qui le concerne, et malgré le peu que je sais de lui, c'est-à-dire qu'il est, à la fois Pionnier et ancien résistant, je le considère comme l'un de ceux à qui je suis redevable et précise, lui porter, très sincèrement, respect et véritable considération.

Silence. Mains jointes quelques instants. Regard appuyé qui me semble bienveillant. Court temps de réflexion, tant d'événements vécus à évoquer.

Puis sobrement, mon interlocuteur choisit d'en rester à l'essentiel :

« La lecture de mon livre devrait répondre à toutes vos questions et interrogations... »

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