AU DELÀ DES BOUCHURES
Le serveur dépose les assiettes habillées d'aiguillettes de canette rôtie et d'une compote de pommes.
Moment de silence. Quelques bouchées appréciées. Un château La Louvière, dont le discret boisé légèrement vanillé, accompagne les aiguillettes légèrement saignantes.
L'atmosphère est agréable. Gaston Vedel semble à l'aise et presque rajeuni. J'en suis heureux.
C'est lui qui opère la relance :
« Alors, maintenant, parlez moi un peu de vous, de Montaudran, des avions... »
De Vilgénis à Mautaudran, je lui résume mes trente trois années à Air France, lui évoque le temps du sanatorium, les années de maîtrise vouées à l'organisation des travaux d'entretien, la reprise des études, le CESI, puis Méthodes et Moyen de production, insistant au passage sur les moyens mis en œuvre et le confort actuel des conditions de travail, comparés à ceux et celles son époque et même à
ceux et celles de mes débuts. Je lui explique ce que furent les difficultés au démarrage de Roissy. Je reconnais aussi la chance qui m'a été donnée de participer à cet événement.
Puis j'en viens à Montaudran, lui indique évolutions intervenues, et lui confirme les capacités du personnel. En dehors du programme industriel concernant le grand entretien des avions, je cite les chantiers, principalement de travaux de structure, réalisés par les chaudronniers du centre, au pied levé, à Dakar, à Kigali et très récemment à Pointe à Pitre. Je lui dis ma très grande considération concernant les capacités professionnelles de ces agents, capables, à mon sens, de réaliser dans des délais très raisonnables n'importe quel chantier à Toulouse ou à l'international.
Je l'informe enfin du volume important des travaux (fabrications et assemblages des meubles) liés au programme qui a concerné le nouvel aménagement commercial du B 747.
Je fais également référence aux influences et aux interférences politiques et parfois syndicales qui ne manquaient pas d'exister dans notre Compagnie...
Tolérant pour mon long monologue, mon hôte, intéressé et patient, m'a écouté jusqu'au bout.
« Vous l'aimez votre travail, n'est-ce pas... ?
« Je crois que c'est pire Monsieur Vedel, j'aime ce travail, c'est certain, mais chose plus curieuse pour un parisien, j'éprouve un attachement profond pour Montaudran... Pour moi, c'est en quelque sorte une importante PME pratiquant un domaine de haut niveau technique, dans une atmosphère provinciale, avec, en l'espèce, le souvenir prégnant de l'Aéropostale … »
En soupesant ma phrase, il me fixe à nouveau.
Ignorant alors que, dans six mois, je vais quitter Montaudran, j'enchaîne en lui dévoilant quelques petites idées que j'ai en tête.
Paisible et bienveillante, la voix de celui dont l'intuition, aiguisée par les épreuves, est capable de tout saisir et de tout comprendre, reprend à nouveau :
« Monsieur Manigault, vous êtes un idéaliste actif, certainement très déterminé. Vous aimez le travail, et, si j'ai bien compris, le travail bien fait... et vous aimez les hommes... et vous êtes exigeant avec vous d'abord, et avec les autres également... Vous devez déranger beaucoup de monde... Alors acceptez mon conseil... pour la suite de votre carrière avancez masqué, vous avez entendu, masqué... »
Cette chute, inattendue mais amicale, ne m'a que peu étonné. J'ai acquiescé silencieusement en secouant légèrement ma tête. Gaston Vedel me fixait encore, comme s'il voulait me protéger et m'enlever quelques illusions …
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